L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

Récits & nouvelles


Enfants d'Apollon

Au commandant Coquet, 125e de ligne.

 

Il y avait à l'armée d'Italie un soldat énorme, large comme une tour, et tendre comme un sac de pain. Il avait une tête de moellon, deux yeux célestes, une bouche entaillée pour le hurlement, et des cheveux de lion qu'il ramenait en catogan. Cet homme roux, sergent depuis Mondovi, faisiat deux mètres à chaque pas.

     C'était un gentilhomme de charrue, et il s'appelait Rougeot de Salendrouse. Un beau nom ! Quand il riait, il montrait comme les bêtes une épaisse gueule de chair rouge qui semblait saigner. Dans la fureur, sa peau se creusait aux mâchoires, sa membrure craquait de partout, il dilatait ses mains comme des crics, et une flamme affreuse lui tombait des yeux. Mais il aimait mieux rire, et s'il ne s'amusait pas, il lisait.

     Il avait appris un peu de mythologie et toute l'histoire des Gaules. Ce faiseur de carnage avait un rêve, celui des grands hommes et des grands paysages.

     Il se plaisait à conter, le soir, au bivouac, les batailles les plus fameuses : « Figurez-vous d'un côté les montagnes de Cortone ; d'un autre le lac de Thrasymène, Annibal au milieu... » — Et les conscrits écoutaient le sergent dont la voix forte surgie de la fumée des soupes couvrait le camp tout entier. La nuit seule intrrompait le récit.

    À part trois hommes et quatre batailles, rien n'existait pour lui que son chef et les grands galons. Cela lui faisait des idées carrées. Son cerveau était une lande où se mêlaient des ombres dans des bruits de sabres et du sang. Il méprisait les femmes, dédaignait les plaisirs du vin, ne dormait jamais dans un lit, et à chaque rencontre la clameur d'orage qu'il lançait  en courant au feu était terrible !

     Cet homme était si beau et il avait une telle réputation dans l'armée, que Bonaparte le nomma sous-lieutenant après Arcole, lieutenant après Mantoue, et capitaine en 99, après la Trébia ; — mais il comptait sans le barbare.

     Ce soldait qui entrait dans les villes toujours affamé, et que les arcs de triomphent décoiffaient parfois, ne se sentait plus à son rang. Une ambition lui venait, brutale, d'entraîner des masses d'hommes, de s'habiller d'or, d'arborer d'éclatants panaches, le plus lourd sabre, et sentant marcher dans ses guêtres le plus haut soldat de France, d'attirer à lui seul les braves des cités conquises, au débouché des ponts-levis, dans le grand chambard des tambours !

     Il porta ce rêve en Syrie, mélancolique, n'osant le confier à personne, reçu trois coups de sabres, deux balles, et revint en France pour aider au 18 Brumaire. Mais il avait une autre blessure, et on ne le vit plus rire...

   

     Un matin, Rougeot — qui signait maintenant de Salendrouse — était avec son régiment aux Tuileries. Bonaparte, placé devant les troupes, cherchait des figures... Une vingtaine de petits papiers frissonnaient à la pointe des baïonnettes, les pétitions des soldats.

     Il passa la revue avec lenteur, lisant, accordant, refusant. C'était après le défilé, et il allait repartir, lorsque tout à coup, d'une main brève, il arrêta son cheval :

     — Et vous, capitaine Rougeot, vous ne demandez rien ?

     Placé à la gauche de sa compagnie, le géant dominait les armes, et du plumet de son shako dépassait Bonaparte à cheval :

     — Citoyen Premier Consul...

     Tous le virent trembler.

     — ... je voudrais rendre mes galons.

     Il avait parlé fort, d'un grand coup. La ligne des hommes frissonna ; les officiers s'approchèrent.

     — Tes raisons, ordonna Bonaparte ; je t'ai nommé capitaine et tu n'as que trois blessures.

     — Je ne me plains pas, c'est même cet avancement qui me gêne.

     Le Premier Consul fronça le sourcil, et vite :

     — Eh bien, expliques-toi ! Que réclames-tu ? Que veux-tu ?

     Le capitaine se cala, et d'une voisx profonde qui sonnait le cuivre :

     — Je voudrais être « Tambour-major ».

     Aussitôt, un rire immense éclata, et, sous le coup de la honte, la face du géant prit sa couleur de colère, une sorte de nuage d'eau qui la rendait horrible. Seul, Bonaparte resta muet.

     Orgueilleux de son grenadier, il le regardait de bas en haut, l'oeil amusé, fin et pâle, si petit que le capitaine l'eût soufflé de cheval. Il demeura quand même, et entrevoyant un coeur sous ce bloc, adoucit sa voix :

     — Tu en as la taille, mais ce serait faire rétrograder mon camarade d'Italie, un officier de valeur, un héros de la Trébia que j'ai distingué moi-même. Réfléchis, nous en reparlerons.

     — Aujourd'hui comme demain, répondit l'énorme soldat, demain comme après, jusqu'à la mort, je demande une canne.

     Et retourné à son rang, satisfait, il y reprit son immobilité d'édifice.

     À partir de ce moment, Salandrouse fut de toutes les affaires, et après le triomphe du Saint-Bernard, il vint se rappeler à la mémoire de Bonaparte par ses yeux de buffle, un peu tristes, et sa haute taille qui dépassait deux fois les baïonnettes.

     — Eh bien, fit le Consul, as-tu réfléchi ?

     — Oui et non, dit le géant, c'est-à-dire que j'en tiens toujours pour ma canne.

     — Entêté !

     — Vous l'êtes bien à votre manière, mon général, en bottant l'ennemi comme Annibal et césar, et même mieux !

     Bonaparte se mit à rire :

     — Nous verrons bientôt.

     Et il s'éloigna, envahi par d'autre idées.

 

     Après Marengo, le soir du 17 juin, Salandrouse racontait à ses hommes un chant de l'Illiade, lorsque tout à coup les soldats se levèrent...

     C'était le Consul. L'état-major l'accompagnait, à quatre pas de ses bottes, silencieux. Bonaparte portait l'habit de chasseur et le gilet blanc. On le reconnaissait à la petitese de sa taille, à la grandeur de son escorte.

     — Voyons mes amis, dit-il en se tournant, on s'est battu avant-hier ; que ceux qui ont des droits à l'avancement s'approchent et réclament.

     Alors une voix sortit des rangs, profonde, une voix de cave, à l'écho rude :

     — Mes galons de tambour !

     — Ah ! ah ! dit le Consul, toujours Salandrouse. C'est bien, je m'occuperai de ta demande.

     Il repartit comme les autres fois.

 

     Salandrouse vit encore le Concordat, le traité d'Amiens, le camp de Boulogne ; il vit le Sacre, sans que Bonaparte pensât à lui donner la récompense promise.C'était une blague dans l'armée : « Il l'aura ! Il ne l'aura pas ! » Il y eut même des paris. La farce courut à Saint-Cloud ; des dames, qui savaient la chose, parlèrent pour le capitaine. Tout le monde riait, et l'Empereur, obsédé, parapha la nomination.

     Alors une joie saisit les troupes ! Le beau nom du soldat, ses manies de récits épiques et sa haute taille l'avaient popularisé. Les princesses impériales lui envoyèrent un uniforme. C'était celui des Tambous-Majors de la Garde, et il coûtait vingt-deux mille francs. Napoléon, diverti, laissa faire.

 

     Triomphe !

     Ce fut au soleil d'Austerlitz que le grand Salandrouse endossa le costume. Il était splendide, et lorsqu'il défila pour conduire ses tambours, tous les régiments l'acclamèrent !

     Lannes avait pris le commandement de la gauche, Soult de la droite, Bernadotte du centre. Murat réunit la cavalerie, et toutes ces foules s'élancèrent...

     L'Empereur avec Berthier, Junot et l'état-major, gardait en réserve les dix bataillons de sa Garde, dix d'Oudinot et quarante pièces de canon. Après deux heures de combat, lui-même passa en revue les régiments, cria au 28e, recruté dans le Calvados : « J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui ! » ; au 57e : « Souvenez-vous que je vous ai surnommé le Terrible ! » ; salua Salandrouse qui, dressé, avide de tuerie et haletant, aboyait à la bataille en entraînant ses tambours ; et, d'une voix grave, raisonnée, qui matait cependant l'éclat des balles, ordonna au maréchal Soult de porter le dernier coup.

     Alors, vite, comme pressées de mourir, les réserves s'avancèren. Deux régiments marchaient devant Salandrouse, et ils allaient atteindre les Russes dont les divisions reculaient, quand soudain toute la plaine se secoua... Dans une tempête de terre et de clameurs, une fauchée de mitraille coucha trois bataillons et frappa de cadavres la poitrine du grand Tambour, mais lui, énorme, continua d'avancer.

     Un appel bondissant, large comme un cri de mer bretonne, s'arrachant des cinquante bataillons à la fois, de la houle des artilleurs et des masses d'hommes déjà blessé, cognait les reins de Salandrouse, par grands coups, l'enfonçait de plus en plus en avant, du côté des Russes : « La charge ! la charge ! » Il comprit, obliqua pour laisser le passage libre, escalada un tertre, et s'y établit avec sa meute.

     Un bataillon passa, il fut raflé comme les trois premiers.

     Alors, comme le cinquième arrivait, Salandrouse tourna la tête, et enfiévré de joie, la pointe de sa grande canne en l'air,

d'un coup de gueule qui enfla son torse, découvrit ses mâchelières et envahit la bataille comme les eaux d'un torrent :

 

     Fils d'Apollo-o-on...

 

     Il eut une pause, et l'oeil sur l'ennemi, terrible :

 

     « Accordez vos lyres ! »

 

     D'instinct, la bande comprit. Les tambours saisirent leurs caisses et en bandèrent les cordeaux. La canne se redresa, et à un autre geste, assourdissant, tel un charroi de balles qui saute, le roulement sacré s'envola !

     Jusqu'à la fin, de tous les points de la bataille, on l'entendit. Ces hommes aimaient leur maître. Fermes et purs, coeurs de gamins, vieilles têtes, se serrant à l'ombre de Salandrouse qui les couvrait de sa poitrine, ils exaspérèrent, précipitèrent la charge, et durant trois heures, les bataillons qui devaient mourir, défilèrent devant eux.

     Dressés aux flammes, isolés dans la plaine, ils furent les seuls qui chantèrent le tumulte ! Les bataillons bifurquaient pour les entendre, passaient en les saluant, tournaient leurs fronts pour les voir encore, et insensible aux fusillades qui sifflaient dans le vent glacial, Salandrouse, talons joints, une main sur la hanche, la canne haute, semblait défier la mort.

     Il était superbe, en effet, raide sous l'habit, galonné sur toutes les coutures de rubans d'or. Collet, revers, parements, tours de poche d'or, avec brandebourgs et grenades d'or, ses épaulettes à gros bouillons d'or : une lumière s'exhalait de lui, magnifiquement. Il avait aussi un pantalon blanc brodé d'or, à noeuds d'or, un chapeau galonné d'or frissonant de plumes, une dragonne d'or à son sabre d'or, et une tête d'Autrichien, sanglante, liée par les cheveux au pommeau de sa grande canne. Ce taciturne barbare était beau comme la Guerre, et chargé de soleil, les yeux droits, planté avec ses tambours sous le salut des sabres, le triomphe des musiques et les applaudissements de l'armée, colossal, il jouissait de sa gloire.

     Ses hommes n'avaient pas bronché. Les trois quarts étaient morts, les autres battaient toujours, un soulier sur les crânes, suants, terribles, l'oeil sur salandrouse qui riait comme un dieu dans ce tonnerre !

     Il leur fit jouer, par fantaisie, tous les airs de campagne, le fier garde à vo, la breloque aux bonnes soupes, le réveil, et, amusés, les hommes reprenaient la « charge » que leurs poignets têtus battaient comme un glas...

     Ils la jouèrent tant qu'on entendit la mitraille, ils sonnèrent ce glas jusqu'au dernier coup de fusil. Austerlitz était une victoire ; Salandrouse avait gagné ses galons.

     Trois balles étaient entrées dans sa poitrine, comme dans un arbre, et lorsque le soir tomba, quatre hommes seuls restaient de son escorte de tambours.

     Ils ne voulaient plus partir, affolés d'enthousiasme par la canne de leur chef, debout sur le champ des astres. L'armée, au repos, écoutait dans l'ombre cette chanson roulante, cette envolée de cloches, de gros bourdons funéraires.

     — Salandrouse est là-bas... se disaient les hommes.

     À la fin, énervé d'angoisse, lui aussi, par cette voix persistante, l'Empereur donna un ordre, et il fallut un bataillon de la Garde pour déloger de leur tertre ce colosse fou, immobile au milieu des cadavres comme une effrayante statue d'or, et ces quatre fantômes, fils d'Apollon, noirs de poudre et agenouillés dans le sang, qui continuaient de battre « à la Victoire » sur des fûts de tambours crevés !

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 


25/05/2018
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Les trois soldats

Au commandant comte Ogier d’Ivry, 1er hussards.

 

Trois grandes carcasses de houzards marchaient au pas de leurs chevaux sur la route de Saafeld, du côté d’Erfurt. Il faisait nuit. C’était le soir du premier engagement d’Iéna où Lannes, à la tête des 9e et 10e, avait sabré la cavalerie de Prusse.

– Où donc est-ce que nous sommes ? demanda le premier soldat.

– Je n’sais pas, dit le second.

– J’ignore, souffla le troisième.

Les trois houzards marchaient toujours. Au fond, le pays les inquiétait peu, quel qu’il fût. Bride à gauche ou à droite, là ou ailleurs, on va où chauffe le four ; les houzards cherchaient une auberge.

– J’ai faim, dit sombrement le premier.

Et les deux autres, après lui, d’un accent rude :

– J’ai faim.

– J’ai faim.

Ils étaient montés sur trois chevaux gris aux jambes clopantes, émondées par la fureur des charges, les coups de lame, et qui, chanfreins baissés, une bave lourde aux naseaux, allongeaient au clair de lune sur la poussière du chemin, leurs trois grands profils d’araignées.

– J’vois une maison, dit le premier houzard.

– J’vois une lumière, dit un autre.

Et, obéissant, dressé dans son gros manteau, le troisième dit aussi :

– Je les vois.

À ce moment, comme ils obliquaient vers la maison et la lumière, un homme couché sur la route se leva, et tendit deux mains effroyables. C’était un Saxon, espèce de géant sanglant, dont les bras imploraient secours. Le premier houzard, sans baisser les yeux, passa… Le deuxième passa aussi. Le troisième passa, car les deux autres passaient, mais il eût le temps de glisser son sabre dans le cou du blessé qui, tel un mât sous le choc des vents, retomba mort.

– Quoi qu’c’était que ce coco-là ? Demanda le premier houzard sans retourner la tête.

– Oui, qui qu’c’était ? Demanda le deuxième en repassant la phrase au dernier ?

– C’était de l’ennemi, répondit le troisième, j’ai reconnu le casque.

Ils marchaient toujours, et attirés par la lumière, leurs yeux droits, hardis comme leurs sabres, se plantaient au fond de la nuit. Lorsqu’ils furent arrivés, ensemble ils descendirent de cheval.

– Quoi c’est que c’te maison ici ? fit le premier homme.

Ils virent une croix par-dessus les arbres, dans le bleu de la lune, et restèrent muets un instant.

– C’est une église, dit enfin le deuxième houzard.

Le troisième, tête sans idée mais soldat de poigne, écarta le treillage et passa dans le jardin. Le premier suivit. Le second suivit.

Vingt pas plus loin, la dalle d’une cour fit chanter leurs bottes. Alors, en face d’eux, une autre lumière vacilla, se coula de chambre en chambre, et une petite ombre s’arrêta près d’eux, à dix pas.

Les hommes avançaient toujours. Ils avaient reconnu le curé à sa soutane. Sans savoir, ils firent le salut, un doigt sur le colback, et d’un choc bref s’arrêtèrent.

– Que voulez-vous ? Demanda le vieillard qui reconnut des Français.

– Neuvième houzards, dit le premier.

– Neuvième houzards, répéta le deuxième.

– Neuvième houzards, fit fièrement le dernier.

Ils crurent que c’était assez. Le prêtre aperçut leurs trois bonnes faces, s’appuya le dos contre un mur, leur fit signe, poussa la porte, et les mena dans une chambre claire.

– Asseyez-vous.

Les trois soldats étaient d’une compagnie d’élite, superbes, droits et tranquilles dans leurs dolmans rouges, avec ce quelque chose de surnaturel et d’angéliquement fort qui n’appartient qu’aux brutes. Sans un mot, ils débouclèrent leurs grands sabres de charge, plantèrent leurs colbacks devant eux, et attendirent que la servante, saisie de peur et blottie près de son maître, eût mis de quoi manger sur la table.

Il fallut une heure pour préparer le repas de ces trois hommes qui se présentaient sans dire leur nom, terribles d’assurance et d’insouciance, avec des yeux enfantins, et des poitrines à engouffrer des troupeaux et des champs de blé.

Pendant une heure, on entendit leurs trois respirations. Installés et attentifs, solides sur leurs chaises, les coudes sur la nappe, ils songeaient à leur faim, et soufflaient comme trois bœufs « de devant ».

– Le repas est prêt, dit le curé.

– Et les chevaux ? Demanda le premier houzard.

– Ah ! oui, les chevaux ? appuya le second.

– Et ben, comme toujours, fit le troisième.

Ils sortirent.

L’encolure tendue au bout des brides qui les remorquaient, maladroits, les chevaux entrèrent dans la salle, en faisant claquer leurs pieds de fer. La servante se sauva, mais le prêtre vit l’âme des hommes et ne fût pas étonné.

Les chevaux firent le tour de la chambre, ahuris. Une buée d’émoi leur filait des naseaux ; ils renâclaient aux meubles, aux chaises, dont une se renversa, et immobiles, s’ébrouant de loin vers les viandes, à petits coups de lèvres, ils se mirent à brouter le pain.

– Vas-y, Ulm !

– En laisse pas, Coquet !

– Foutez tout par terre ! dit le dernier houzard.

Divertis mais graves, orgueilleusement appuyés du coude au garrot, ils caressaient le front, les flancs, le poitrail des bêtes, excitant leur faim, solidaires tous trois de leurs compagnons, et ravis de les voir manger, attendaient, fermes et debout, aux ordres…

– Ces pauvres chevaux !

Pitoyable, le curé les regardait, et lorsqu’ils eurent fini, qu’ils eurent même soufflé les miettes, il leur imposa les mains, noblement, comme c’est coutume à la fête des bestiaux.

– Que dieu vous donne la santé, dit-il.

Et ramenés par les trois hommes, les trois « galopeurs » s’en allèrent.

Quand ils revinrent, les houzards étaient en joie. L’appétit leur était revenu, plus fort, et ils frottaient les mains l’une contre l’autre, en poussant des cris.

– Le repas est prêt, dit le curé une seconde fois.

Mais en même temps, il demeura debout, et regarda les trois houzards d’un œil ferme…

Alors on ne sait pas ce qui passa dans l’âme des trois soldats, cette âme de cachot où ne vivaient plus, depuis les grandes batailles, que les cloportes de la mort ; ils se levèrent, on entendit trois coups de fourreau sur la dalle, et on vit quatre signes de croix, les leurs et celui du prêtre…

À ce moment, une voix lointaine tonna. Elle venait de haut et roulait avec un bruit d’orage. Les trois hommes se regardèrent. Le premier dit : « C’est la foudre. » Le deuxième dit : « C’est l’Empereur. » Et le dernier approuva deux fois ; dans sa grosse tête, l’Empereur et le tonnerre ne faisaient qu’un.

Le curé dit :

– Mangez.

Alors ils portèrent leurs poings sur la table, se taillèrent des poteaux de pain, et se mirent à saccager les viandes, heureux et goulus, avec un tel bruit de mâchoires qu’à les entendre, le dos tourné, on les eût pris pour trois lions. Les plats fondaient sous leurs moustaches, et le prêtre, sans un mot, les regardait broyer. Ce repas dura une heure, un pleine heure de craquements et d’empiffrage de choucroute. Enfin ils levèrent leurs têtes courbées au ras des plats, et d’un œil lourd, considérant les verres dont l’usage leur était inconnu, brusquement décidés, le coude en écart et la gorge en l’air, ils saisirent les pots de faïence et s’emplirent de vin jusqu’à la luette. Tout y passa, et la dernière goutte séchée, dans un rauquement de bonheur, ils se bourrèrent les reins de gros soufflets, pour épousseter leur uniforme.

Et le premier dit, pendant que la servante enlevait la nappe :

– C’est tout de même bon qu’on soye venu ici.

Le curé demanda :

– Qu’est-ce qu’on vous donne, à vos repas, en temps de guerre ?

Ils rirent et le deuxième répondit :

– Des bidons de sang et de la salade d’acier.

Le troisième ajouta :

– Et on en a pas même pas toujours à sa faim ! C’est le hasard de la guerre qu’on ait vu vot’ bicoque.

Le curé savait peu de français, mai les hommes assis devant lui étaient des gens simples ; ils parlaient en peu de mots et d’une voix forte. La réponse du troisième le blessa :

– Ne parlez pas de hasard, dit-il, c’est Dieu seul qui vous a conduits ici.

Les houzards ne comprirent pas. Et le prêtre joignit à plat ses mains sur la table, et dit au premier :

– Croyez-vos en Dieu le Père, mon enfant ?

Le houzard tendit l’épaule, bomba ses joues, souffla d’un air pensif, et après avoir considéré ses camarades :

– Je me souviens que ma bonne femme de mère m’a récupéré çà, dans le temps, à propos de ma première communion. On était à genoux dans une église, on regardait brûler des bougies et on chantait. C’est tout ce que je me rappelle, parole de troupier !

Et le prêtre dit encore au second :

– Et vous, mon fils, croyez-vous, comme votre compagnon, en dieu le Père tout-puissant ?

Et le soldat, qui avait bu un vin bavard, cria tout à coup :

– Tout çà, c’est de la famille à l’Empereur !

À un geste du curé, il y eut un silence, et l’homme continua :

– L’Empereur est le deuxième fils du bon Dieu, et faut pas la faire au Neuvième houzards !

Il reprit haleine :

– Tout çà, je le sais d’Italie, où le Tondu bottait l’Autriche, l’Europe et même la province ! Voyons vous autres, v’là un homme de vingt-six ans, une jolie brunette quoi, d’avec une main à dentelles et des cheveux à papillotes ; y prend fantaisie à gribouiller des plans, et vous v’là des victoires triomphales et des batailles, des batailles à en bomber chabraque tous les jours ! Pensez qu’y avait d’la chose en dessous !

Les deux houzards ouvraient des bouches rondes…

– Et le vrai ! continua le soldat, le vrai Dieu du vrai des deux ! Le premier du rang, c’est Jésus comme on l’appelle, envoyé de là-haut pour faire pâmer les femmes, un sécot habillé de blanc qu’ n’a dit qu’des choses à faire frémir le soldat. Figurez-vous qu’il aimait les beignes, et quand qu’on lui tapait la droite, retournait sa gauche pour pleurer deux fois. C’ui-là, c’est l’homme doux ; le bon Dieu l’envoyait pour avertir les hommes. L’aut’, çà été pour les punir ; c’t’autre, c’est l’Empereur. Comprenez maintenant !

– C’est clair, dit le premier houzard.

Et le curé n’ayant compris qu’un mot, un seul, dans cette voix d’orage qui tonnait et roulait, demanda au dernier homme :

– Quant à vous, mon enfant, dites-moi vous aussi ce que vous entendez par Dieu le Père tout-puissant, Roi du ciel et de la terre ?

À ces mots, la figure du soldat rougit. C’était une forte balle de sabreur, à longues moustaches équarries à coups de latte et seulement ornée, depuis Arcole, d’un broussailleux morceau d’oreille. À l’insolite question du curé, son regard bleu s’illumina de mystère, son timide cœur trembla, et, machinal, poussé par un poing plus fort que sa force, il dégrafa son dolman. Alors sa poitrine apparut, énorme, chargée de poils, couturée de funèbres zigzags, et ce fut une réponse muette, superbe ! Il montra au vieillard, à la servante anéantie, à ses camarades, les nombreuses blessures qui l’avaient jeté hors de selle, couché en un coin, sur le terreau des batailles, les plaies de la République depuis 92, et les formidables éclats de bombes de l’Empire, ces entailles de flamme dont cent mille soldats étaient morts, et que quelqu’un sans doute, quelqu’un d’ignoré mais de tout-puissant, « de maître du ciel, de la terre et des hommes » était venu panser, recoudre et guérir… Les deux houzards et le curé ne répondirent pas, et tandis que l’homme, revenu au repos, rattachait le dolman sur sa poitrine, la bouche du vieillard frémit ; il récitait une chose, tout bas…

– En route, dirent les houzards.

Soudain, le même bruit entendu au commencement du repas, s’éleva dans l’air. Il traversa le silence de la chambre, souffla sur les quatre hommes comme un écho, et s’éteignit. C’était le canon. Le vieillard qui finissait de prier se leva, et les trois houzards qui n’avaient plus faim, se levèrent aussi.

– Je vais vous accompagner, déclara le prêtre.

Il prit une bougie et alla dans le jardin. Les trois soldats sautèrent à cheval, se tournèrent du côté du sud, et le vieillard demanda :

– Et qu’est-ce que vous allez faire par cette nuit ?

– Rejoindre notre régiment, dit le premier houzard.

– Ah ! Vous paraissiez bien fatigués tout à l’heure. D’où veniez-vous donc ?

– De nous battre, répliqua le deuxième houzard.

– Et où allez-vous maintenant ?

– Mais… nous battre, répondit le troisième houzard.

Ils saluèrent du haut de leurs montures, un doigt contre leur front. Bientôt on ne les vit plus, et le curé, un moment encore, écouta le bruit de leurs chevaux sur la route...

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 


11/04/2018
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Mon Plutarque

Au commandant comte Napoléon Pajol, 81e de ligne.

 

Monsieur le comte Ponsonnard de Vauconsant, nommé sous-lieutenant sous les ordres du colonel prince d'Isembourg à l'époque où Napoléon, voulant utiliser l'antienne noblesse, forma deux régiments avec les prisonniers d'Austerlitz, fut promu au grade de chef d'escadron pour sa belle charge d'Iéna ; et en 1807, à Eylau, où il s'était battu en preux, c'est-à-dire en homme qui se comportait à la guerre comme à la « paume », l'Empereur le nomma colonel dans les dragons de sa Garde. C'était un homme de haute taille, balafré d'une oreille à l'autre, coloré à l'essence de brique, leste, affolé de cheveux rares, mais taciturne à croire qu'il avait la langue scellée, ou que, blottie en quelque tour de château, sa jeunesse n'avait connu que des morts.

 

On ne l'entendait que les jours de bataille. Et là encore, au moment du coup d'éperon, dressé dans les fumées sur sa monture de combat, il ne jetait qu'un mot par le travers des masses d'hommes : « Chargez !... » L'Empereur seul avait le don d'émouvoir cet ermite, quand lui et son cheval revenaient du tumulte, le premier souillé de sang, l'autre souillé de boue, et au'il disait devant l'état-major :

— II paraît que Ponsonnard a couru le russe aujourd'hui.

— Meute à mort, Votre Majesté !

— Voyons, tête d'émigré, reconnais-tu I'Empire, maintenant ?

— Je le reconnais, disait le comte Ponsonnard, mais je ne le salue pas.

 

Après l'affaire d'Eylau, Napoléon lui demanda :

— Et qui aimes-tu ?

— Mon pays, Sire, que vous représentez...

— ... provisoirement, interrompit l'Empereur d'un ton fin. Ah ! monsieur de Vauconsant, comme j'estime cette franchise, et quel général vous feriez !

— Le brevet... dit brusquement Ponsonnard.

— Pas si vite ! Diable, un général ami du Comte d'Artois !

Et c'est ainsi que M. de Vauconsant, dont I 'Empereur espérait la conversion, était demeuré colonel.

 

Cet homme qu'on n'entendait jamais, sauf à l'heure des « bombes », et qui ne paraissait aimer que les coups de sabre et les chevaux de luxe, passait dans l'armée pour un fantasque, un lunatique. À cette époque de « fond de train », on n'avait pas le temps d'étudier le camarade, ou bien entre deux conquêtes, à toute poste, on l'éprouvait de suite, en lui demandant vingt-cinq napoléons et sa femme. M. de Vauconsant, d'ailleurs, tout en admirant leur bravoure, méprisait les officiers de l'Empire : Augereau, fils d'un larbin ; Ney, fils d un tonnelier ; Soult, fils d'un paysan ; Murat, fils d'un aubergiste ; Lannes, fils d'un garçon d'écurie. II en tenait toujours pour le droit exclusif des nobles aux grades militaires ; c'était somptueusement retarder. Honteux jusqu'à la souffrance des rodomontades anglaises, des petits soupers de Louis XVIII et des chuchotages de l'émigration, il avait pris du service et couru le syrien derrière I 'Empereur ; c'était reprendre champ. Peu vu de ses camarades, mais fort aimé de Napoléon, il marchait à la mort en catholique-apostolique-romain, aussi droit qu'il fût allé vers Dieu. Les bombes ne lui avaient jamais vu le dos, et lorsqu'il entrait dans l'ennemi, ne changeait de place que son carré ne fût fauché. Les soldats, qui ne s'occupent de la politique des nations que pour lui demander des souliers, l'appelaient leur « bougre », l' Empereur son « cher colonel », Louis XVIII son « héros ». Bonté, bravoure, dévouement, cette triple seigneurie ne le rendait pas plus fier. M. le comte Eloi-Jacques Mesmin Ponsonnard de Vauconsant avait l'habitude des titres. Le colonel avait aussi une passion, la lecture. II emportait sa bibliothèque avec lui, réunie en un seul bouquin de menu format placé dans une de ses fontes, et le soir, entre deux batailles, tandis qu'aux flammes des bivacs où ronronnaient les popotes, les anciens causaient aux conscrits, on apercevait le colonel se promenant seul, débotté, la moustache dans son livre, taciturne comme toujours, sa grosse bonne balle traversée au front par cette ride qui est comme le coup de sabre du rêve...

— Quoi donc qu'i peut s'coller comme ça dans la mémoire? demandaient les recrues.

— C'est un malin de valeur et d'éducation qu'i en a pas deux comme lui dans les Trois-poils de la Garde pour vous brouter l'Autrichien, l'Européen, et voir surtout le Prussien dont je ne compte pas, pour cause.

— Mais jamais ne parle...

— N'a pas besoin de parler, puisqu'is' bat.

C'était le lendemain de Wagram, et en effet, le colonel s'était battu non seulement pour la patrie, ce qui est fort naturel, mais aussi pour d'autres idées, ou idoles : Dieu d'abord, le roy ensuite. Il avait donc fait triplement son devoir. À la charge, trois poignets valent mieux qu'un.

— Le v'là... firent les hommes.

C'était lui, grave comme un prêtre, en bonnet de police, avec sa figure de boeuf taillée à quatre faces comme un carré d'infanterie, les mains hautes, lisant toujours son petit livre...

— C'est un qu'a pas la flemme aux fesses, dirent des dragons.

— Et cousin du soldat, malgré ses « tites ».

— L'Autre peut y donner du duc et du maréchal, fit un troisième : c'est foute du pain à eune flûte, et, vis-à-vis du pauvre troupier, ces tonnerres d'honneurs le changera pas s'ment d'un cran.

— T'as raison, fit un brigadier, ce coIonel d'ancien régime est l'ami du soldat qui se fait tuer pour I'Empereur dans diverses et nombreuses batailles ; mais je voudrais bien qu'on m'dise pourtant ce qu' y a dans son papier... des images ?

— Non, c'est une lettre de sa femme...

Un autre, mieux informé sans doute, allait dire son avis, mais le colonel passa tout près de là, et on se tut.

Ponsonnard avait levé la tête, baissé son livre, et calme, sévère à force d'attention, il considérait ses hommes...

— Vous vous êtes bien battus, dit-il lentement et comme si les mots lui faisaient mal ; je vous remercie.

Un petit frisson courut le groupe, du premier soldat au dernier. Le colonel demanda encore :

— L'adjudant Drouhin ?

— À l'ambulance, fit une voix.

— Chaberton ?

— À l'ambulance.

— Tronquoy ?

— À l'ambulance.

— Hennerick ?

— À l'ambulance.

— Les trois hommes tués ?

— Dans une fosse, derrière les équipages.

— Vous autres, la santé ?

— Fameuse, mon colonel, merci.

— La soupe ?

— Bonne.

— C'est bien, bonsoir.

Et reprenant sa promenade, d'un geste sec il baissa le front, Ieva les coudes, se remit à lire, pendant que les hommes chuchotaient.

— Tu l'as vu, son papier ? ...

— Non.

— Je l'ai vu, moi. C'est un livre qu'a au moins cent ans. Les chiffres sont en lettes, et le dos en cuir d'éléfrant.

Il était minuit. Un tambour lointain se fit entendre... Les dragons se couchèrent le long du feu, et s'endormirent en rêvant que leur colonel avait tanné la peau du roi de Prusse pouf couvrir son fameux bouquin. C'est un rêve comme il y en a.

 

On se battit ainsi des années sans que le comte changeât ses habiuldes. Solitaire, toujours muet, toujours lisant, le mariage de Napoléon et de Marie-Louise, la naissance du roi de Rome et les fêtes de Paris l'avaient laissé froid. Latte en main, solidement campé sur une jument de mille écus soignée dans son haras pour la grande guerre, il n'interrompit son mutisme qu'à la prise de Witepsk et de Smolensk où son sens de la tactique se résuma en cette clameur : « Chargez ! ». Il n'était plus dans la Garde, et commandait un régiment de cuirassiers sous les ordres de Caulaincourt. À la Moskowa le 7 décembre, Montbrun ayant proposé d'attaquer un fort de quatre-vingts canons et s'étant fait tuer, l'Empereur envoya Caulaincourt qui prit avec lui sa division, où comptait le régiment de Ponsonnard. Au premier commandement, les cuirassiers, tête basse et hurlant comme des dogues, bondirent vers les murs, chassèrent l'ennemi, et tombèrent d'un saut dans l'intérieur du fort... Mais quand on se regarda, Ponsonnard manquait. Il était à l'ambulance, l'âme endommagée d'un éclat de bombe.

 

Sous une baraque de planches élevée en cinq minutes, on avait placé la civière. Le chirurgien dépliait sa trousse, à côté d'un capitaine envoyé là par l' Empereur.

— Il faut faire l'opération.

M. de Ponsonnard ouvrit les yeux et parla, ce qui était un événement.

— Chabert... le cavalier Chabert... je demande le cavalier Chabert...

Un homme sortit et le ramena.

Le colonel n'avait pas fermé les yeux :

— As-tu le Plutarque ?

— Oui, mon colonel, je l'ai retiré de vos fontes quand vous êtes tombé.

— C'est bon... viens... prends cette place...

L'homme s'approcha de son colonel. Et grave, calme, satisfait d'être obéi, M. de Vauconsant donna deux ordres, coup sur coup :

— Faites votre devoir, monsieur, dit-il au chirurgien.

— Lis, dit-il au soldat.

Alors les deux hommes commencèrent. Le chirurgien fendit l'épaule du colonel d'un coup de bistouri et le soldat, raide comme à la parade, les pieds joints, se mit à lire :

 

« Au combat d'Exiles, en 1747, le marquis de Brienne, colonel d'Artois, ayant eu un bras emporté, retourna aux palissades en

disant : « II m'en reste un autre pour le service du roi. » Et il fut frappé à mort. »

 

— Vous souffrez ? demanda le chirurgien.

— Je m'appelle de Vauconsant, dit le colonel.

Et regardant son soldat :

— Continue.

 

« Un officier, M. de Belconseil, remarqua qu'un personnage de qualité en grimpant la brèche de Maestricht, était tombé sur le

ventre ; il lui tendit la main droite pour le relever. En cet instant, un boulet lui enleva le bras. Sans s'étonner, il tendit la main gauche, et releva son chef sans rien dire, puis tomba mort. »

 

Le chirurgien que cette lecture gênait s' impatienta :

— Cet homme est importun...

— Allez ! dit impérieusement Ponsonnard.

Le bistouri plongea dans les chairs, d'un saut de couleuvre. Le colonel devint blanc, mais se retourna vers le cuirassier :

— Lis toujours.

L'homme continua :

 

« Des vaisseaux anglais essayèrent de détruire une batterie de l'IIe de Ré. Un capitaine voyant son fils emporté par un boulet, se tourna vers son général : « Monseigneur, Dieu m'avait donné cet unique enfant, il vient de me le retirer ; que cela ne nous empêche pas de continuer notre besogne. » Il avait fini, qu'un second boulet traversa les rangs, et le père alla retrouver le fils. »

 

— Où en êtes-vous, monsieur ? demanda le colonel toujours étendu.

— Je termine à l'instant... balbutia le chirurgien.

La poitrine du blessé, ruisselante et pourpre, sautait comme une forge. On n'entendait qu'un bruit léger de petite scie... et la voix du soldat, monotone :

 

« Le vieux marquis de Riversein, des armées royales, portait une jambe de bois. Un boulet la lui emporta tandis qu'il reconnaissait un poste. Le canon, dit-il, en veut à mes jambes, mais cette fois je l'ai pris pour dupe, car j'en ai une autre dans mes équipages. Cependant il mourut, le boulet avait coupé trop haut. »

 

— M. de Vauconsant est fameux de calme, dit tout bas le chirurgien.

A ce moment, le colonel fit un effort pour se relever, mais tout à coup, une grande pâleur tomba sur son front, et les moustaches dures, souriant, allongé de toute sa taille sur la civière, il sembla dormir...

Le soldat baissa la tête :

 

« Au siège. de Namur, en 1692, le comte de Castelnau, qui était auprès de Louis XIV dans l'attaque d'un ouvrage, reçut dans la poitrine un coup de mousquet. On entendit le bruit de la balle, et le monarque demanda

si quelqu'un était blessé : II me semble, dit en souriant le jeune prince, que quelque chose m'a touché...» Une heure après, un courrier vint annoncer au roi le résultat de la blessure, et ne put trouver que ces paroles. »

Comme c'était la fin de la page, le soldat tourna le feuillet.

 

— Il est mort ! dit le chirurgien.

« II est mort !... » Iut le cuirassier.

Et il ferma son petit livre.

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 

 


06/08/2018
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