L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

Tactique & stratégie

L'emploi des petites et grandes unités sur le champ de bataille et sur les théâtres d'opérations, règlements d'emploi, réflexions tactiques, critiques, etc.


Coup d'oeil aux tactiques françaises

Sur le champ de bataille, Napoléon n'avait qu'un but : la destruction de l'ennemi. Il préférait se battre offensivement en toutes circonstances, même en position de défense stratégique. Normalement, il engageait l'ennemi avant que ses forces ne soient toutes concentrées sur le champ de bataille, les autres corps marchant encore et jusqu'au soutien des forces fixant l'ennemi sur la ligne de feu. De plus, Napoléon n'avait que deux plans de base, la « bataille de manœuvre » et la « bataille d'usure ». Il les utilisait selon la situation, et changeait avec facilité de l'un à l'autre à mesure que les circonstances tactiques changaient, et même au milieu du combat.

 

La bataille de manœuvre. C'était le plan de bataille préféré de Napoléon. Il se caractérise par une priorité au mouvement, soutenu par des concentrations massives de puissance de feu. Tandis que le corps principal de l'armée retient l'attention de l'ennemi sur son front, des forces puissantes soutenues par une « grande batterie » de dizaines de canons lourds, tombent sur l'un des flancs de l'ennemi, l'écrasent, et enroulent le reste de sa ligne avec la cavalerie, dirigée au plus large pour commencer la poursuite. Normalement, le développement de ce type d'opération exige une certaine supériorité numérique, mais à Auerstadt (14 octobre 1806), le maréchal Davout réussit à envelopper les deux flancs prussiens, malgré une supériorité de ces derniers de 40%. Le principal avantage de ce type de bataille était qu'elle pouvait infliger une défaite majeure à l'ennemi pour un coût minimal, comme à Austerlitz (2 décembre 1805) ou à Friedland (14 juin 1807). Mais les choses pouvaient aussi mal tourner. Un mouvement rapide des réserves de l'ennemi sur ses arrières pouvait contrer aisément la menace. Par ailleurs, une telle tactique contre un ennemi déployé avec de forts appuis naturels sur ses flancs n'aurait pas produit de grand effet. Dans un tel cas, la force brute devait prévaloir.

 

La bataille d'attrition. La bataille d'attrition est un engagement frontal où la puissance de feu est déversée sur l'ennemi en énormes quantités, jusqu'à ce qu'il semble s'affaiblir. De grandes masses d'hommes sont alors portées sur les points de son dispositif apparaissant comme faibles, dans le but de se frayer un chemin à travers ses lignes et réaliser une percée. La victoire est recherchée par le poids de la puissance de feu et de la supériorité numérique. Lorsque l'ennemi s'effondre, des forces supplémentaires sont avancées pour compléter et exploiter la victoire. Une telle bataille est coûteuse, et pas seulement pour le perdant. En effet, le vainqueur peut facilement être vu comme aussi vaincu que le vaincu lui-même. Mais il y a des moments où aucune autre solution n'est envisageable. Napoléon a opté pour la bataille d'attrition dans environ un tiers de ses batailles. Certaines furent des victoires écrasantes comme Wagram (5 et 6 juillet 1809). D'autres furent au mieux des succès marginaux comme Borodino (7 septembre 1812), et d'autres enfin des défaites désastreuses comme la plus retentissante, Waterloo, (18 juin 1815). Il y a tant de choses qui peuvent mal se passer dans une telle bataille. L'ennemi peut s'avérer plus fort ou plus résistant que prévu ; l'infanterie et la cavalerie peuvent être jetées trop tôt dans l'action ; l'ennemi peut aussi avoir un tour ou deux dans son sac, comme les défenses à contre-pente de Wellington. Celui-ci plaçait la majeure partie de ses forces derrière des collines ou des crêtes appropriées, leur évitant le plus gros du feu de l'artillerie française, pour les conserver aussi intactes que possible, puis les engager seulement lorsque l'infanterie et la cavalerie françaises approchaient, une chose qu'il fit avec efficacité à Waterloo, la seule fois où les deux meilleurs généraux de l'époque s'affrontèrent.

 

Il faut remarquer que les plans de bataille ordinaires de Napoléon ne furent possibles que grâce à l'excellence tactique française. Indépendamment du type de bataille qu'il choisit de livrer, Napoléon fit essentiellement usage des mêmes tactiques, héritées de la République, qui avait adopté et paufiné les dernières réformes adoptées par la monarchie. Comme à chaque période de l'histoire, les tactiques utilisées pendant les guerres napoléoniennes furent dictées par la nature des armes disponibles. Tout au long du XVIIIe siècle, l'arme d'infanterie standard était le fusil à canon lisse, chargé par la bouche, à faible cadence de tir et de médiocre précision. L'évolution de la tactique à l'époque avait engendré une controverse acharnée. Dans la décennie précédant la Révolution française, un système tactique remarquablement flexible avait été élaboré. Il sera la source de la formidable supériorité tactique des armées de la France révolutionnaire et impériale. Reflétant les expériences de la guerre de Sept Ans, toutes les variations de ce système combinaient le feu et le mouvement à des degrés divers.

 

L'un des aspects les plus importants de la tactique française était l'utilisation des tirailleurs. Une compagnie, dite de voltigeurs dans chaque bataillon de chaque régiment, était formée comme infanterie légère. Un certain nombre de régiments dits d'infanterie légère, étaient intégralement dédiés à ce rôle. Au début d'une bataille, un "nuage" de voltigeurs se répandait sur le front des troupes et, utilisant les couverts disponibles, maintenait un feu de harcellement contre l'ennemi, en visant particulièrement les officiers et les tambours. Les Autrichiens et les Britanniques utilisaient aussi des troupes légères, mais moindre nombre que les Français. Il arrivait fréquemment qu'un tiers des troupes à la disposition d'un commandant de bataillon ou de régiment soit détaché vers l'avant en tirailleurs, alors qu'il déployait le reste de ses forces en prévision des combats à venir, en utilisant l'un de ses ordres tactiques préférés.

 

La formation en ligne. La ligne ou ordre mince, était la formation habituelle pour le combat prolongé. Les troupes se déployaient sur un large front et sur deux ou trois rangs, permettant à chaque homme de tirer commodément sur l'ennemi. Un régiment de 1.500 hommes déployés en ligne pouvait maintenir un tir de 3.000 coups par minute sur un front d'environ 700 mètres, ce qui rendait la formation idéale pour développer une puissance de feu soutenue et de grand volume. Mais la ligne était très vulnérable aux attaques de flanc, capable de diriger au plus huit à douze coups par minute sur la menace venant de ce côté. De plus, la ligne était mal adaptée aux manœuvres rapides sur le champ de bataille, car il était difficile de maintenir l'alignement en avançant. Il était également tout à fait inutile avec des troupes non-aguerries, car il nécessitait un entraînement que la plupart du temps on n'avait pas le temps de leur prodiguer, et une grande discipline au combat.

 

La colonne. La colonne ou ordre profond, regroupait les hommes en une masse plus longue que large, utilisable par le choc comme un bélier, pour enfoncer l'ennemi. Un régiment en colonne pouvait avoir trois bataillons en masses séparées de plusieurs mètres, de manière à former un bloc régimentaire presque solide, ou des bataillons en colonnes déployés en ligne. Une colonne pouvait se déplacer rapidement dans pratiquement toutes les conditions de terrain ou de combat. Elle présentait l'avantage d'être utilisable par des troupes non-aguerries, car les exigences d'entraînement et de discipline étaient minimes. La colonne était l'outil idéal pour déplacer les troupes rapidement d'une partie du champ de bataille à l'autre, pour briser les formations ennemies après les avoir désorganisées par le feu. Mais elle présentait aussi de graves inconvénients. Elle était incapable de s'engager dans un échange de tirs soutenu, ne pouvant décharger au plus que 50 à 90 coups par minute par son front, et peut-être 40 à 50 sur chacun de ses flancs. De plus, elle constituait une cible facile pour l'artillerie, qui pouvait causer de grands ravages dans la formation.

 

Ordre mixte. L'ordre mixte était un mélange de ligne et de colonne, et les meilleures troupes françaises étaient capables de l'employer avec une grande souplesse. L'ordre mixte impliquait normalement le déploiement d'un régiment alignant un bataillon en ligne entre deux bataillons en colonnes. Le bataillon en ligne fournissait une puissance de feu continue nécessaire pour ramollir l'ennemi, tandis que les deux autres bataillons en colonnes se préparaient à attaquer à la baïonnette au moment opportun. Au combat, un régiment bien entraîné, tel que Napoléon en disposait dans la période 1805-1807, pouvait assez facilement adopter les trois ordres à volonté en fonction des contraintes tactiques. À Auerstadt, la division de Morand changea son déploiement cinq fois en l'espace de cinq heures, passant de la colonne de marche à la ligne de colonnes par bataillon, puis à la ligne proprement dite sur trois rangs, puis au carré. Comme l'infanterie était la reine du champ de bataille, les tactiques des autres armes étaient essentiellement conçues pour la soutenir. Les principales fonctions de l'artillerie par exemple, étaient de préparer l'attaque de l'infanterie en battant les formations ennemies et d'aider l'infanterie en défense par l'écrasement ses forces ennemies montant à l'assaut. Des munitions de types variés étaient disponibles pour permettre à l'artillerie de remplir son rôle efficacement en fonction de la mission qui lui était assignée. Le rôle de la cavalerie sur le champ de bataille était plutôt restreint. Elle était essentiellement utilisée pour attaquer par le choc sous forme de charge, comme un bélier conçu pour briser l'ennemi. C'était pratiquement sa seule fonction tactique, quoique limitée par le carré, formation dans laquelle l'infanterie lui opposait un solide mur de mousquets et de baïonnettes, soutenu par l'artillerie. Quand des carrés étaient enfoncés, c'était la plupart du temps l'oeuvre de la cavalerie. Mais le carré présentait une cible compacte et très vulnérable aux tirs d'artillerie.

 

La tactique française, flexible, était remarquablement efficace. Cependant, son utilisation nécessitait un personnel expérimenté. Tant que les guerres de Napoléon restèrent à la fois courtes et victorieuses, les pertes en hommes ne nuisaient pas sérieusement à la qualité moyenne de la troupe. Grâce à l'amalgame permanent, les unités de vétérans pouvaient facilement absorber de nouvelles recrues et les former au service avec peu de difficultés. Mais après 1807, les guerres se succédèrent à un rythme plus élevé, et les pertes augmentèrent sans cesse. L'aventure espagnole, que Napoléon lance en 1808, entraînera une hémorragie de soldats aguerris qu'il ne peut remplacer et qui s'aggravera au fil du temps. Comme les cadres expérimentés disparaissent les uns après les autres, la qualité globale de l'armée commence à décliner. En 1809, la spécialité française que sont les tirailleurs à commencé son déclin. La finesse tactique céde peu à peu la place à la force brutale, Napoléon doit compter davantage sur les gros bataillons et les masses d'artillerie pour compenser le manque d'expérience des ses soldats. C'est-à-dire privilégier l'ordre profond au détriment de l'ordre mince. À Wagram, il essaye la première colonne massive, un carré de quelque 28 bataillons en colonnes. Il réalise une percée, mais au prix de pertes considérables. Napoléon sera bien forcé de faire usage de colonnes massives avec une fréquence croissante dans les derniers jours de l'Empire. Avec ses vétérans dispersés de Lisbonne à Moscou, c'était le mieux qu'il pouvait faire avec les troupes dépourvues d'expérience qui lui restaient.

 


31/07/2018
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Introduction à l'opératique

Quand un joueur, général en chef, se prépare à déployer son armée sur la table, il ignore la plupart du temps les bases de l'opératique, science de la manœuvre sur le champ de bataille. Les Russes utilisent le terme d' « art opérationnel », mais il s'agit de la même chose. Voyons donc succinctement de quoi il s'agit.

Le déploiement
Une armée se déploie selon un ordre destiné à permettre au général en chef :
1° de disposer d'une armée correctement configurée, susceptible de gagner la bataille ;
2° de distinguer aisément les parties de son armée pour contrôler ce qu'elles font et si elles exécutent leurs missions respectives ;
3° de concevoir un plan qui soit réalisable et qui lui donne la victoire.
Encore faut-il qu'il sache pourquoi il est plus avisé d'aller à la bataille avec un plan que sans. Livrer bataille au petit bonheur, en guettant une occasion favorable sans avoir de plan, c'est la certitude de se faire battre.

Une armée se déploie en général en 4 échelons : un centre, deux ailes et une réserve.

 

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Nous n'entrerons pas ici dans les détails. D'autres articles suivront.
Avec ce déploiement classique, nous allons pouvoir comprendre le sens du mot « manœuvre ».

Dans les schémas qui suivent, l'armée bleue effectue la manœuvre en 4 étapes : l'approche (jaune), l'engagement (vert), la décision (gris) et l'exploitation (bordeaux). Nous reviendrons sur ces étapes dans un autre article.

Les plans de bataille
Depuis l’Antiquité, on a constaté que les plans de bataille appartiennent à 4 grandes catégories : les percées, les débordements, les attaques frontales, les reculs simulés.

1° Les percées

 

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Les percées cherchent la rupture sur un point restreint du front adverse. Elles représentent l’application directe du principe de concentration des forces au point décisif, de préférence le plus faible. Ce point sera souvent l’endroit où deux échelons supérieurs voisinent, entre deux ailes quand il n'y a pas de centre ou entre le centre et une aile, soit un élément de terrain faible par nature (terrain difficile pour l’un mais facile pour l’autre), ou encore un pivot, lieu remarquable autour duquel s’articule une manœuvre (colline, village). Plus rarement ce sera le lieu occupé par une troupe de faible qualité. Mais peu de généraux placeront en première ligne de telles troupes. Une fois la percée réalisée, les troupes échelonnées en profondeur élargissent la brèche et se déversent par la droite et la gauche sur les troupes voisines. Les percées conviennent aux armées disposant de bonnes troupes d’assaut, à celles qui sont dépourvues de troupes montées en nombre suffisant, et dans tous les cas où l’armée adverse est flanquée des deux côtés d’obstacles importants.

2° Les débordements

 

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Les débordements cherchent au contraire à éviter le choc frontal. Tirant parti de leur mobilité supérieure, ou ne disposant pas de troupes très résistantes, les armées qui choisissent ce genre de manœuvre font application du principe de surprise, dont la forme la plus décisive est l’approche indirecte (voir 3° ci-dessous). Il s’agira de réaliser un mouvement enveloppant l’une des ailes (parfois les deux si les effectifs le permettent) pour tomber par surprise sur les arrières de l’armée ennemie. Il n’est rien en effet que ne craignent plus les soldats que de s’apercevoir que l’ennemi survient derrière eux.

 

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L’ordre oblique est une variante de cette manœuvre, qui est utilisée quand une armée, inférieure en nombre mais commandée par un chef dynamique, décide de prendre des risques calculés. En « refusant », c’est-à-dire en échelonnant vers l’arrière et en retraits successifs sa ligne de bataille, elle oblige l’adversaire à parcourir une distance telle que sa supériorité numérique ne lui est d’aucune utilité. Le regroupement d’une masse de décision sur l’une des ailes, grâce à l’économie des forces réalisée sur tout le reste de la ligne de bataille, permet de disposer en général d’un avantage considérable à l’endroit décisif, que l’on perce ou que l’on déborde l’adversaire.

3° L’approche indirecte

 

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L’approche indirecte est une forme stratégique du débordement, qui est apparue dans l’art de la guerre avec les Mongols. Il consiste en réalité à envisager le champs de bataille comme théâtre d’opérations : au lieu de disposer les ailes et le centre à quelques centaines de mètres les uns des autres, c’est à quelques centaines de kilomètres. Au moment du combat, l’ensemble se donne rendez-vous sur le champ de bataille et engage l’ennemi. C’est alors que la réserve, après un périple de plusieurs centaines de kilomètres en totale autonomie, débouche sur les arrières de l’ennemi après avoir ravagé ses villes et saisi ses approvisionnements. Dans ce genre de plan, tout repose sur une parfaite coordination et une non moins parfaite synchronisation des efforts.

4° Les attaques frontales

 

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Les attaques frontales sont souvent considérées avec mépris parce que primitives. C’est une erreur. D’une part, leur simplicité n’exclue nullement une préparation qui devra être réalisée avec soin. Ensuite, là plus qu’ailleurs des techniques telles que l’infiltration, le harcèlement, la déception et la surprise trouvent leurs plus éclatantes applications. Enfin, on a pas toujours le choix. La position de l’adversaire peut être incontournable et on peut ne pas disposer de troupes adaptées à une percée. L’armée peut aussi être si peu manœuvrable que l’attaque frontale représente un moindre mal.

5° La contre-attaque

 

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La contre-attaque se fonde sur le constat de faiblesse de sa propre armée. Elle doit s’appuyer sur une position fortifiée, une ligne de redoutes ou de positions aménagées pour résister à l’ennemi, la masquer par un rideau de troupes légères qui vont se replier devant lui. Puis, traversant leurs lignes, rejoignent leurs réserves. L’ensemble entame alors un double enveloppement, tandis que l’ennemi reste accroché par la position défensive. On lui tombe ensuite sur les arrières et sur les flancs, achevant ainsi sa totale déroute. Voilà comment les armées faibles en qualité, en nombre, ou faibles dans les deux domaines peuvent résister à des armées plus fortes. C’est le cas de Wellington à Torres Vedras ou à Waterloo, ou encore des armées arabes du VIIIe au Xe siècles.

 

6° L’infiltration

 

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L’infiltration est une manœuvre en général utilisée par de très petites unités pour tirer parti de conditions de visibilité réduites (neige, nuit, brume) afin d’entrer dans le dispositif de l’ennemi de manière furtive et de l’attaquer de l’intérieur. Mais elle peut également être apparentée à des techniques employées à plus vaste échelle par des armées peu nombreuses, mais solides pour attaquer l’adversaire en de multiples points simultanément. On escompte que sa manœuvrabilité inférieure et une structure inadaptée permettront de prendre l’avantage. Les Romains à partir des réformes de Marius n’utilisaient rien d’autre que cette manœuvre. Et compte tenu de leurs adversaires, elle leur a toujours donné la victoire... sauf contre les Parthes.

7° Le recul simulé

 

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Le recul simulé est en réalité une conception dynamique de la contre-offensive. Utilisée avec la succès que l’on sait par Hannibal à la bataille de Cannes en 216 av. J. C., c’est le modèle de la bataille d’anéantissement. C’est également un moyen pour un joueur doué pour la défense de laisser venir un adversaire peut-être trop impulsif, de le fatiguer puis de le prendre au piège. Notez que si le schéma de cette manœuvre montre une avance des deux ailes, c’est bien parce que cette forme de bataille n’a rien à voir avec les autres. Il s’agit donc d’attirer l’adversaire dans un piège, peut-être sur des positions préparées, dans la variante anglaise.

Vous aurez remarqué la présence d’une réserve dans presque toutes les formes de la manœuvre. C’est après bien des tâtonnements que l’on a compris la nécessité de disposer d’une masse de manœuvre pour faire la décision. Patton avait dit un jour : « Quand vous estimez venu le moment d’engager vôtre réserve, attendez encore une heure ou deux ». Et il semble avoir été dans le vrai, même rétrospectivement. La réserve est la dernière force disponible et intacte dont puisse se servir le général en chef. En principe, elle est constituée pour emporter les dernières forces adverses et avec elles, la décision. Mais il peut arriver que l’imprévu dicte un autre emploi. Par exemple le débouché inopiné d’une force ennemie sur le champ de bataille en cas d’approche indirecte. Ou encore l’échec d’une attaque décisive pour la suite des opérations. Et la réserve n’a pas forcément une apparence conventionnelle. Elle ne se tient pas toujours bien en ordre et clairement délimitée très en arrière de la ligne de front. La réserve peut être constituée par le rang arrière des échelons rangés en ligne les uns à côté des autres. Elle peut aussi ne compter que peu de troupes, mais parmi les meilleures et les plus mobiles. Le nombre est rarement déterminant. Aussi vous prendrez soin de constituer la vôtre avec prudence et dans le cadre du plan que vous aurez choisi. Seuls les meilleurs peuvent se passer de réserve, mais ils ne le font que contraints et forcés.

Je ne saurais trop vous recommander de lire des ouvrages relatant les campagnes des grands chefs de guerre. Le choix de la manœuvre est le point crucial de la partie. Il n’existe aucune recette miracle. Comme l’avait écrit Napoléon : « Tout est opinion à la guerre, opinion sur l’ennemi, opinion sur ses propres soldats... Le premier principe du général en chef est de cacher ce qu’il fait, de voir s’il a les moyens de surmonter les obstacles, et de tout faire pour les surmonter quand il est résolu... A la guerre, comme dans les lettres, chacun a son genre ».

 


07/05/2018
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La guerre en hiver

À Eylau, la division Saint-Hilaire du IVe Corps de Soult et le VIIe Corps d'Augereau, lançèrent une attaque à 10:00 contre le centre et le flanc gauche russes. Si les conditions météo avaient été normales, une attaque de ce genre n'aurait pas présenté de difficultés particulières. Mais en ce 8 février 1807, l'attaque française combinée sombra dans une violente tempête de neige, dont les rafales étaient si violentes qu'elles firent disparaître le ciel. En fin de compte, les troupes s'égarèrent et furent séparées. Saint-Hilaire se dirigea à l'opposé d'Augereau, et sa division fut culbutée par la cavalerie russe avant même qu'elle n'ait abordé les lignes russes. Augereau continua d'avancer vers le centre russe qu'il ne voyait pas et sur lequel il vint buter d'un seul coup et sans soutien. Il fut violemment refoulé par une force supérieure en perdant un tiers de ses effectifs. Le corps français se replia vers ses lignes, poursuivi dans les reins par la cavalerie russe. Il fallut l'intervention de la cavalerie de Murat, envoyée par Napoléon lui-même ("Eh bien Murat, nous laissera-tu dévorer par ces gens-là ?"), pour arrêter la retraite de Saint-Hilaire et d'Augereau et stopper la marée russe au prix de lourdes pertes.

 

Pourquoi prendre des quartiers d'hiver ?

Cette attaque avortée montre assez bien les inconvénients et les dangers de faire la guerre en hiver. Elle illustre également l'une des raisons qui amenaient les armées du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe, à prendre leurs quartiers d'hiver. Prendre ses quartiers d'hiver était une procédure ordinaire et évidente, sinon inévitable. Faire campagne en hiver impliquait de se prélever sur le pays une quote-part brutale des ressources alimentaires et humaines, en acceptant d'avance de maigres résultats. Seules pouvaient poursuivre leurs opérations en cette saison les armées correctement entraînées, équipées et ravitaillées par leurs propres moyens (dépôts et convois).

 

Washington à Trenton pendant la Guerre d'indépendance des États-Unis, montra qu'engager une bataille au plus fort de l'hiver pouvait aussi amener des résultats décisifs. Dans son cas, il parvint à tomber par surprise sur des Hessois tombés de leurs lits au lendemain de Noël.

 

Napoléon n'était pas opposé à faire campagne en hiver comme le prouve sa brillante campagne d'Austerlitz. D'un autre côté, on n'oubliera pas sa désastreuse retraite de 1812 en Russie, un cauchemar qu'il eût été mieux avisé de chercher à éviter à tout prix. Il était entré en Russie avec pas loin de 600.000 hommes pour n'en dénombrer que 37.500 au passage de la Bérézina.

 

Les difficultés tactiques

Faire la guerre en hiver demande une préparation particulière et des prévisions minutieuses. Il ne s'agit pas des combats prévisibles qui ne sont que survolés et insuffisamment préparés, même aujourd'hui, comme lors de la guerre des Malouines en 1982. On peut se demander pourquoi Napoléon en 1812, Staline en 1939 et Hitler en 1941 sous-estimèrent à ce point les rigueurs de la saison et les périls qui en résulteraient ?

 

Napoléon éprouva déjà la difficulté de poursuivre la campagne de Pologne. Les jours étaient plus courts et les routes transformées en épouvantables fondrières par les chutes de neige incessantes. Les troupes souffraient le martyr à progresser dans ces marais sans fin, et à une vitesse désespérément lente. Beaucoup de soldats, même des vétérans, se suicidèrent pour abréger leurs souffrances. Il pouvait donc s'attendre à des conditions au moins aussi dures en Russie en 1812. Et on sait que ce fût pire, dès l'été d'ailleurs. Hitler rencontrera les mêmes difficultés dès la fin 1941.

 

Il semble pourtant évident qu'une armée, soumise à de telles conditions atmosphériques, ne doit pas combattre seulement le froid, mais aussi les vents chargés d'humidité, chose courante en hiver. Il ne s'agit donc pas uniquement d'avoir chaud, mais aussi de rester sec. Le vent humide et ses effets n'étaient certes pas un sujet d'étude académique à cette époque, mais sur le terrain le soldat savait parfaitement ce que celà signifiait de souffrances. Les conditions nécessaires, suffisantes et indispensables aux opérations hivernales sont des vêtements et une nourriture adaptée. Quoique disposer d'un habillement adapté ne soit pas particulièrement compliqué à fournir aux troupes, leur procurer la nourriture est une autre histoire. Il s'agit de disposer de magasins correctement approvisionnés et d'un service de transport capable d'apporter les subsistances jusqu'à la troupe. La maraude en une telle saison est plus qu'aléatoire, quand les champs sont gelés et que les paysans dissimulent le peu de nourriture qu'ils peuvent avoir. La maraude était le système de ravitaillement institué par Napoléon pour ne pas s'encombrer d'impedimenta. Mais en l'occurrence, il ne fonctionnait pas, sinon pour quelques artistes du chapardage et de la débrouille.

 

La mobilité

La mobilité pendant des opérations hivernales est tout spécialement importante, et sous ce rapport, plus il fait froid mieux c'est. Les voies d'eau gelées se franchissent sans difficultés et ne nécessitent aucune préparation préalable. Mais dès le dégel, les espaces plats se transforment en une mer de boue où ni hommes ni bêtes ne peuvent progresser facilement. La vitesse des opérations est réduite à rien, les pertes peuvent être importantes (la boue peut engloutir des chars en 1942, alors que dire des charrois, trains d'artillerie, caissons, hommes et bêtes en 1807 !), et il faut parfois envisager purement et simplement de se retirer de cet enfer pour attendre les beaux jours. Napoléon s'est souvent plaint de cette situation permanente pendant la campagne de Pologne. Cette campagne est restée célèbre par les difficultés qu’opposèrent les boues de la Pologne à la marche de la Grande Armée. Napoléon dut s’arrêter et prendre ses quartiers d’hiver dans les premiers jours du mois de janvier 1807. Il en fut arraché par une attaque subite de l’armée russe, et c’est encore sous la neige qui tombait du ciel et sur la neige qui couvrait le sol que fut livrée la bataille d’Eylau, où les troupes souffrirent beaucoup du froid. Comme les jours sont plus courts en hiver, la manoeuvre peut devenir très difficile. Si l'on considère l'état des routes, quand elles existent, ce qui n'était pas souvent le cas en Pologne où elles disparaissaient dans un océan de boue, les mouvements ne peuvent se faire qu'à vitesse réduite, voire insignifiante. Mais cet inconvénient est à double tranchant puisqu'il touche les adversaires de manière similaire. Sauf bien sûr, si l'un est mieux préparé et équipé que l'autre.

 

Les dificultés indiduelles

Pour le soldat, le combat en hiver peut devenir extrêmement difficile, exténuant et démoralisant. Un soldat qui est habillé de manière inapropriée est rapidement sujet aux gelures et au refroidissement généralisé du corps. Son état psychologique se dégrade rapidement. La plus petite difficulté, la moindre négligence, peuvent prendre des dimensions catastrophiques. Un soldat emmitouflé va par ailleurs trouver difficile d'appuyer sur la détente, de bouger sa pièce d'artillerie, voire de franchir la plus petite distance. Les activités les plus naturelles et les plus simples deviennent des opérations délicates, difficiles et longues, sinon dangereuses. Faire ses besoins par exemple, demande de s'exposer au froid, et de nombreux soldats ont souffert de graves gelures, voire ont gelé sur place, faute d'avoir pris les précautions nécessaires. Que personne ne leur avait jamais enseigné...

 

La navigation

Se diriger, pour un soldat seul ou pour une unité constituée, devient un défi majeur sur le champ de bataille hivernal. Il n'est pas seulement difficile de se diriger dans une tempête de neige, mais il est très facile de s'égarer même par temps clair. Les points de repère ont tendance à se ressembler. Les mêmes difficultés se posent dans un désert chaud. Là, il s'agit en l'occurrence d'un désert froid.

 

Conclusion

Les opérations hivernales aux XVIIIe et débuts du XIXe siècles furent le paroxysme des prouesses militaires individuelles. Pour cette raison, il faut que le général en chef soit audacieux et ait confiance en sa bonne étoile, ou bien qu'il soit un outrecuidant crétin, pour se lancer dans une telle aventure. Napoléon en Pologne et particulièrement à Eylau, eut un sérieux avant-goût de ce que la Russie lui réserverait en 1812, et la perspective n'était pas rassurante. Et comme il fallait s'y attendre, les résultats furent désastreux. Alors, que peut-on penser de Napoléon comme guerrier de l'hiver ?

 


22/04/2018
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