L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

Enfants d'Apollon

Au commandant Coquet, 125e de ligne.

 

Il y avait à l'armée d'Italie un soldat énorme, large comme une tour, et tendre comme un sac de pain. Il avait une tête de moellon, deux yeux célestes, une bouche entaillée pour le hurlement, et des cheveux de lion qu'il ramenait en catogan. Cet homme roux, sergent depuis Mondovi, faisiat deux mètres à chaque pas.

     C'était un gentilhomme de charrue, et il s'appelait Rougeot de Salendrouse. Un beau nom ! Quand il riait, il montrait comme les bêtes une épaisse gueule de chair rouge qui semblait saigner. Dans la fureur, sa peau se creusait aux mâchoires, sa membrure craquait de partout, il dilatait ses mains comme des crics, et une flamme affreuse lui tombait des yeux. Mais il aimait mieux rire, et s'il ne s'amusait pas, il lisait.

     Il avait appris un peu de mythologie et toute l'histoire des Gaules. Ce faiseur de carnage avait un rêve, celui des grands hommes et des grands paysages.

     Il se plaisait à conter, le soir, au bivouac, les batailles les plus fameuses : « Figurez-vous d'un côté les montagnes de Cortone ; d'un autre le lac de Thrasymène, Annibal au milieu... » — Et les conscrits écoutaient le sergent dont la voix forte surgie de la fumée des soupes couvrait le camp tout entier. La nuit seule intrrompait le récit.

    À part trois hommes et quatre batailles, rien n'existait pour lui que son chef et les grands galons. Cela lui faisait des idées carrées. Son cerveau était une lande où se mêlaient des ombres dans des bruits de sabres et du sang. Il méprisait les femmes, dédaignait les plaisirs du vin, ne dormait jamais dans un lit, et à chaque rencontre la clameur d'orage qu'il lançait  en courant au feu était terrible !

     Cet homme était si beau et il avait une telle réputation dans l'armée, que Bonaparte le nomma sous-lieutenant après Arcole, lieutenant après Mantoue, et capitaine en 99, après la Trébia ; — mais il comptait sans le barbare.

     Ce soldait qui entrait dans les villes toujours affamé, et que les arcs de triomphent décoiffaient parfois, ne se sentait plus à son rang. Une ambition lui venait, brutale, d'entraîner des masses d'hommes, de s'habiller d'or, d'arborer d'éclatants panaches, le plus lourd sabre, et sentant marcher dans ses guêtres le plus haut soldat de France, d'attirer à lui seul les braves des cités conquises, au débouché des ponts-levis, dans le grand chambard des tambours !

     Il porta ce rêve en Syrie, mélancolique, n'osant le confier à personne, reçu trois coups de sabres, deux balles, et revint en France pour aider au 18 Brumaire. Mais il avait une autre blessure, et on ne le vit plus rire...

   

     Un matin, Rougeot — qui signait maintenant de Salendrouse — était avec son régiment aux Tuileries. Bonaparte, placé devant les troupes, cherchait des figures... Une vingtaine de petits papiers frissonnaient à la pointe des baïonnettes, les pétitions des soldats.

     Il passa la revue avec lenteur, lisant, accordant, refusant. C'était après le défilé, et il allait repartir, lorsque tout à coup, d'une main brève, il arrêta son cheval :

     — Et vous, capitaine Rougeot, vous ne demandez rien ?

     Placé à la gauche de sa compagnie, le géant dominait les armes, et du plumet de son shako dépassait Bonaparte à cheval :

     — Citoyen Premier Consul...

     Tous le virent trembler.

     — ... je voudrais rendre mes galons.

     Il avait parlé fort, d'un grand coup. La ligne des hommes frissonna ; les officiers s'approchèrent.

     — Tes raisons, ordonna Bonaparte ; je t'ai nommé capitaine et tu n'as que trois blessures.

     — Je ne me plains pas, c'est même cet avancement qui me gêne.

     Le Premier Consul fronça le sourcil, et vite :

     — Eh bien, expliques-toi ! Que réclames-tu ? Que veux-tu ?

     Le capitaine se cala, et d'une voisx profonde qui sonnait le cuivre :

     — Je voudrais être « Tambour-major ».

     Aussitôt, un rire immense éclata, et, sous le coup de la honte, la face du géant prit sa couleur de colère, une sorte de nuage d'eau qui la rendait horrible. Seul, Bonaparte resta muet.

     Orgueilleux de son grenadier, il le regardait de bas en haut, l'oeil amusé, fin et pâle, si petit que le capitaine l'eût soufflé de cheval. Il demeura quand même, et entrevoyant un coeur sous ce bloc, adoucit sa voix :

     — Tu en as la taille, mais ce serait faire rétrograder mon camarade d'Italie, un officier de valeur, un héros de la Trébia que j'ai distingué moi-même. Réfléchis, nous en reparlerons.

     — Aujourd'hui comme demain, répondit l'énorme soldat, demain comme après, jusqu'à la mort, je demande une canne.

     Et retourné à son rang, satisfait, il y reprit son immobilité d'édifice.

     À partir de ce moment, Salandrouse fut de toutes les affaires, et après le triomphe du Saint-Bernard, il vint se rappeler à la mémoire de Bonaparte par ses yeux de buffle, un peu tristes, et sa haute taille qui dépassait deux fois les baïonnettes.

     — Eh bien, fit le Consul, as-tu réfléchi ?

     — Oui et non, dit le géant, c'est-à-dire que j'en tiens toujours pour ma canne.

     — Entêté !

     — Vous l'êtes bien à votre manière, mon général, en bottant l'ennemi comme Annibal et césar, et même mieux !

     Bonaparte se mit à rire :

     — Nous verrons bientôt.

     Et il s'éloigna, envahi par d'autre idées.

 

     Après Marengo, le soir du 17 juin, Salandrouse racontait à ses hommes un chant de l'Illiade, lorsque tout à coup les soldats se levèrent...

     C'était le Consul. L'état-major l'accompagnait, à quatre pas de ses bottes, silencieux. Bonaparte portait l'habit de chasseur et le gilet blanc. On le reconnaissait à la petitese de sa taille, à la grandeur de son escorte.

     — Voyons mes amis, dit-il en se tournant, on s'est battu avant-hier ; que ceux qui ont des droits à l'avancement s'approchent et réclament.

     Alors une voix sortit des rangs, profonde, une voix de cave, à l'écho rude :

     — Mes galons de tambour !

     — Ah ! ah ! dit le Consul, toujours Salandrouse. C'est bien, je m'occuperai de ta demande.

     Il repartit comme les autres fois.

 

     Salandrouse vit encore le Concordat, le traité d'Amiens, le camp de Boulogne ; il vit le Sacre, sans que Bonaparte pensât à lui donner la récompense promise.C'était une blague dans l'armée : « Il l'aura ! Il ne l'aura pas ! » Il y eut même des paris. La farce courut à Saint-Cloud ; des dames, qui savaient la chose, parlèrent pour le capitaine. Tout le monde riait, et l'Empereur, obsédé, parapha la nomination.

     Alors une joie saisit les troupes ! Le beau nom du soldat, ses manies de récits épiques et sa haute taille l'avaient popularisé. Les princesses impériales lui envoyèrent un uniforme. C'était celui des Tambous-Majors de la Garde, et il coûtait vingt-deux mille francs. Napoléon, diverti, laissa faire.

 

     Triomphe !

     Ce fut au soleil d'Austerlitz que le grand Salandrouse endossa le costume. Il était splendide, et lorsqu'il défila pour conduire ses tambours, tous les régiments l'acclamèrent !

     Lannes avait pris le commandement de la gauche, Soult de la droite, Bernadotte du centre. Murat réunit la cavalerie, et toutes ces foules s'élancèrent...

     L'Empereur avec Berthier, Junot et l'état-major, gardait en réserve les dix bataillons de sa Garde, dix d'Oudinot et quarante pièces de canon. Après deux heures de combat, lui-même passa en revue les régiments, cria au 28e, recruté dans le Calvados : « J'espère que les Normands se distingueront aujourd'hui ! » ; au 57e : « Souvenez-vous que je vous ai surnommé le Terrible ! » ; salua Salandrouse qui, dressé, avide de tuerie et haletant, aboyait à la bataille en entraînant ses tambours ; et, d'une voix grave, raisonnée, qui matait cependant l'éclat des balles, ordonna au maréchal Soult de porter le dernier coup.

     Alors, vite, comme pressées de mourir, les réserves s'avancèren. Deux régiments marchaient devant Salandrouse, et ils allaient atteindre les Russes dont les divisions reculaient, quand soudain toute la plaine se secoua... Dans une tempête de terre et de clameurs, une fauchée de mitraille coucha trois bataillons et frappa de cadavres la poitrine du grand Tambour, mais lui, énorme, continua d'avancer.

     Un appel bondissant, large comme un cri de mer bretonne, s'arrachant des cinquante bataillons à la fois, de la houle des artilleurs et des masses d'hommes déjà blessé, cognait les reins de Salandrouse, par grands coups, l'enfonçait de plus en plus en avant, du côté des Russes : « La charge ! la charge ! » Il comprit, obliqua pour laisser le passage libre, escalada un tertre, et s'y établit avec sa meute.

     Un bataillon passa, il fut raflé comme les trois premiers.

     Alors, comme le cinquième arrivait, Salandrouse tourna la tête, et enfiévré de joie, la pointe de sa grande canne en l'air,

d'un coup de gueule qui enfla son torse, découvrit ses mâchelières et envahit la bataille comme les eaux d'un torrent :

 

     Fils d'Apollo-o-on...

 

     Il eut une pause, et l'oeil sur l'ennemi, terrible :

 

     « Accordez vos lyres ! »

 

     D'instinct, la bande comprit. Les tambours saisirent leurs caisses et en bandèrent les cordeaux. La canne se redresa, et à un autre geste, assourdissant, tel un charroi de balles qui saute, le roulement sacré s'envola !

     Jusqu'à la fin, de tous les points de la bataille, on l'entendit. Ces hommes aimaient leur maître. Fermes et purs, coeurs de gamins, vieilles têtes, se serrant à l'ombre de Salandrouse qui les couvrait de sa poitrine, ils exaspérèrent, précipitèrent la charge, et durant trois heures, les bataillons qui devaient mourir, défilèrent devant eux.

     Dressés aux flammes, isolés dans la plaine, ils furent les seuls qui chantèrent le tumulte ! Les bataillons bifurquaient pour les entendre, passaient en les saluant, tournaient leurs fronts pour les voir encore, et insensible aux fusillades qui sifflaient dans le vent glacial, Salandrouse, talons joints, une main sur la hanche, la canne haute, semblait défier la mort.

     Il était superbe, en effet, raide sous l'habit, galonné sur toutes les coutures de rubans d'or. Collet, revers, parements, tours de poche d'or, avec brandebourgs et grenades d'or, ses épaulettes à gros bouillons d'or : une lumière s'exhalait de lui, magnifiquement. Il avait aussi un pantalon blanc brodé d'or, à noeuds d'or, un chapeau galonné d'or frissonant de plumes, une dragonne d'or à son sabre d'or, et une tête d'Autrichien, sanglante, liée par les cheveux au pommeau de sa grande canne. Ce taciturne barbare était beau comme la Guerre, et chargé de soleil, les yeux droits, planté avec ses tambours sous le salut des sabres, le triomphe des musiques et les applaudissements de l'armée, colossal, il jouissait de sa gloire.

     Ses hommes n'avaient pas bronché. Les trois quarts étaient morts, les autres battaient toujours, un soulier sur les crânes, suants, terribles, l'oeil sur salandrouse qui riait comme un dieu dans ce tonnerre !

     Il leur fit jouer, par fantaisie, tous les airs de campagne, le fier garde à vo, la breloque aux bonnes soupes, le réveil, et, amusés, les hommes reprenaient la « charge » que leurs poignets têtus battaient comme un glas...

     Ils la jouèrent tant qu'on entendit la mitraille, ils sonnèrent ce glas jusqu'au dernier coup de fusil. Austerlitz était une victoire ; Salandrouse avait gagné ses galons.

     Trois balles étaient entrées dans sa poitrine, comme dans un arbre, et lorsque le soir tomba, quatre hommes seuls restaient de son escorte de tambours.

     Ils ne voulaient plus partir, affolés d'enthousiasme par la canne de leur chef, debout sur le champ des astres. L'armée, au repos, écoutait dans l'ombre cette chanson roulante, cette envolée de cloches, de gros bourdons funéraires.

     — Salandrouse est là-bas... se disaient les hommes.

     À la fin, énervé d'angoisse, lui aussi, par cette voix persistante, l'Empereur donna un ordre, et il fallut un bataillon de la Garde pour déloger de leur tertre ce colosse fou, immobile au milieu des cadavres comme une effrayante statue d'or, et ces quatre fantômes, fils d'Apollon, noirs de poudre et agenouillés dans le sang, qui continuaient de battre « à la Victoire » sur des fûts de tambours crevés !

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 



25/05/2018
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