L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

La guerre en hiver

À Eylau, la division Saint-Hilaire du IVe Corps de Soult et le VIIe Corps d'Augereau, lançèrent une attaque à 10:00 contre le centre et le flanc gauche russes. Si les conditions météo avaient été normales, une attaque de ce genre n'aurait pas présenté de difficultés particulières. Mais en ce 8 février 1807, l'attaque française combinée sombra dans une violente tempête de neige, dont les rafales étaient si violentes qu'elles firent disparaître le ciel. En fin de compte, les troupes s'égarèrent et furent séparées. Saint-Hilaire se dirigea à l'opposé d'Augereau, et sa division fut culbutée par la cavalerie russe avant même qu'elle n'ait abordé les lignes russes. Augereau continua d'avancer vers le centre russe qu'il ne voyait pas et sur lequel il vint buter d'un seul coup et sans soutien. Il fut violemment refoulé par une force supérieure en perdant un tiers de ses effectifs. Le corps français se replia vers ses lignes, poursuivi dans les reins par la cavalerie russe. Il fallut l'intervention de la cavalerie de Murat, envoyée par Napoléon lui-même ("Eh bien Murat, nous laissera-tu dévorer par ces gens-là ?"), pour arrêter la retraite de Saint-Hilaire et d'Augereau et stopper la marée russe au prix de lourdes pertes.

 

Pourquoi prendre des quartiers d'hiver ?

Cette attaque avortée montre assez bien les inconvénients et les dangers de faire la guerre en hiver. Elle illustre également l'une des raisons qui amenaient les armées du XVIIIe siècle et des débuts du XIXe, à prendre leurs quartiers d'hiver. Prendre ses quartiers d'hiver était une procédure ordinaire et évidente, sinon inévitable. Faire campagne en hiver impliquait de se prélever sur le pays une quote-part brutale des ressources alimentaires et humaines, en acceptant d'avance de maigres résultats. Seules pouvaient poursuivre leurs opérations en cette saison les armées correctement entraînées, équipées et ravitaillées par leurs propres moyens (dépôts et convois).

 

Washington à Trenton pendant la Guerre d'indépendance des États-Unis, montra qu'engager une bataille au plus fort de l'hiver pouvait aussi amener des résultats décisifs. Dans son cas, il parvint à tomber par surprise sur des Hessois tombés de leurs lits au lendemain de Noël.

 

Napoléon n'était pas opposé à faire campagne en hiver comme le prouve sa brillante campagne d'Austerlitz. D'un autre côté, on n'oubliera pas sa désastreuse retraite de 1812 en Russie, un cauchemar qu'il eût été mieux avisé de chercher à éviter à tout prix. Il était entré en Russie avec pas loin de 600.000 hommes pour n'en dénombrer que 37.500 au passage de la Bérézina.

 

Les difficultés tactiques

Faire la guerre en hiver demande une préparation particulière et des prévisions minutieuses. Il ne s'agit pas des combats prévisibles qui ne sont que survolés et insuffisamment préparés, même aujourd'hui, comme lors de la guerre des Malouines en 1982. On peut se demander pourquoi Napoléon en 1812, Staline en 1939 et Hitler en 1941 sous-estimèrent à ce point les rigueurs de la saison et les périls qui en résulteraient ?

 

Napoléon éprouva déjà la difficulté de poursuivre la campagne de Pologne. Les jours étaient plus courts et les routes transformées en épouvantables fondrières par les chutes de neige incessantes. Les troupes souffraient le martyr à progresser dans ces marais sans fin, et à une vitesse désespérément lente. Beaucoup de soldats, même des vétérans, se suicidèrent pour abréger leurs souffrances. Il pouvait donc s'attendre à des conditions au moins aussi dures en Russie en 1812. Et on sait que ce fût pire, dès l'été d'ailleurs. Hitler rencontrera les mêmes difficultés dès la fin 1941.

 

Il semble pourtant évident qu'une armée, soumise à de telles conditions atmosphériques, ne doit pas combattre seulement le froid, mais aussi les vents chargés d'humidité, chose courante en hiver. Il ne s'agit donc pas uniquement d'avoir chaud, mais aussi de rester sec. Le vent humide et ses effets n'étaient certes pas un sujet d'étude académique à cette époque, mais sur le terrain le soldat savait parfaitement ce que celà signifiait de souffrances. Les conditions nécessaires, suffisantes et indispensables aux opérations hivernales sont des vêtements et une nourriture adaptée. Quoique disposer d'un habillement adapté ne soit pas particulièrement compliqué à fournir aux troupes, leur procurer la nourriture est une autre histoire. Il s'agit de disposer de magasins correctement approvisionnés et d'un service de transport capable d'apporter les subsistances jusqu'à la troupe. La maraude en une telle saison est plus qu'aléatoire, quand les champs sont gelés et que les paysans dissimulent le peu de nourriture qu'ils peuvent avoir. La maraude était le système de ravitaillement institué par Napoléon pour ne pas s'encombrer d'impedimenta. Mais en l'occurrence, il ne fonctionnait pas, sinon pour quelques artistes du chapardage et de la débrouille.

 

La mobilité

La mobilité pendant des opérations hivernales est tout spécialement importante, et sous ce rapport, plus il fait froid mieux c'est. Les voies d'eau gelées se franchissent sans difficultés et ne nécessitent aucune préparation préalable. Mais dès le dégel, les espaces plats se transforment en une mer de boue où ni hommes ni bêtes ne peuvent progresser facilement. La vitesse des opérations est réduite à rien, les pertes peuvent être importantes (la boue peut engloutir des chars en 1942, alors que dire des charrois, trains d'artillerie, caissons, hommes et bêtes en 1807 !), et il faut parfois envisager purement et simplement de se retirer de cet enfer pour attendre les beaux jours. Napoléon s'est souvent plaint de cette situation permanente pendant la campagne de Pologne. Cette campagne est restée célèbre par les difficultés qu’opposèrent les boues de la Pologne à la marche de la Grande Armée. Napoléon dut s’arrêter et prendre ses quartiers d’hiver dans les premiers jours du mois de janvier 1807. Il en fut arraché par une attaque subite de l’armée russe, et c’est encore sous la neige qui tombait du ciel et sur la neige qui couvrait le sol que fut livrée la bataille d’Eylau, où les troupes souffrirent beaucoup du froid. Comme les jours sont plus courts en hiver, la manoeuvre peut devenir très difficile. Si l'on considère l'état des routes, quand elles existent, ce qui n'était pas souvent le cas en Pologne où elles disparaissaient dans un océan de boue, les mouvements ne peuvent se faire qu'à vitesse réduite, voire insignifiante. Mais cet inconvénient est à double tranchant puisqu'il touche les adversaires de manière similaire. Sauf bien sûr, si l'un est mieux préparé et équipé que l'autre.

 

Les dificultés indiduelles

Pour le soldat, le combat en hiver peut devenir extrêmement difficile, exténuant et démoralisant. Un soldat qui est habillé de manière inapropriée est rapidement sujet aux gelures et au refroidissement généralisé du corps. Son état psychologique se dégrade rapidement. La plus petite difficulté, la moindre négligence, peuvent prendre des dimensions catastrophiques. Un soldat emmitouflé va par ailleurs trouver difficile d'appuyer sur la détente, de bouger sa pièce d'artillerie, voire de franchir la plus petite distance. Les activités les plus naturelles et les plus simples deviennent des opérations délicates, difficiles et longues, sinon dangereuses. Faire ses besoins par exemple, demande de s'exposer au froid, et de nombreux soldats ont souffert de graves gelures, voire ont gelé sur place, faute d'avoir pris les précautions nécessaires. Que personne ne leur avait jamais enseigné...

 

La navigation

Se diriger, pour un soldat seul ou pour une unité constituée, devient un défi majeur sur le champ de bataille hivernal. Il n'est pas seulement difficile de se diriger dans une tempête de neige, mais il est très facile de s'égarer même par temps clair. Les points de repère ont tendance à se ressembler. Les mêmes difficultés se posent dans un désert chaud. Là, il s'agit en l'occurrence d'un désert froid.

 

Conclusion

Les opérations hivernales aux XVIIIe et débuts du XIXe siècles furent le paroxysme des prouesses militaires individuelles. Pour cette raison, il faut que le général en chef soit audacieux et ait confiance en sa bonne étoile, ou bien qu'il soit un outrecuidant crétin, pour se lancer dans une telle aventure. Napoléon en Pologne et particulièrement à Eylau, eut un sérieux avant-goût de ce que la Russie lui réserverait en 1812, et la perspective n'était pas rassurante. Et comme il fallait s'y attendre, les résultats furent désastreux. Alors, que peut-on penser de Napoléon comme guerrier de l'hiver ?

 



22/04/2018
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