L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

Les trois soldats

Au commandant comte Ogier d’Ivry, 1er hussards.

 

Trois grandes carcasses de houzards marchaient au pas de leurs chevaux sur la route de Saafeld, du côté d’Erfurt. Il faisait nuit. C’était le soir du premier engagement d’Iéna où Lannes, à la tête des 9e et 10e, avait sabré la cavalerie de Prusse.

– Où donc est-ce que nous sommes ? demanda le premier soldat.

– Je n’sais pas, dit le second.

– J’ignore, souffla le troisième.

Les trois houzards marchaient toujours. Au fond, le pays les inquiétait peu, quel qu’il fût. Bride à gauche ou à droite, là ou ailleurs, on va où chauffe le four ; les houzards cherchaient une auberge.

– J’ai faim, dit sombrement le premier.

Et les deux autres, après lui, d’un accent rude :

– J’ai faim.

– J’ai faim.

Ils étaient montés sur trois chevaux gris aux jambes clopantes, émondées par la fureur des charges, les coups de lame, et qui, chanfreins baissés, une bave lourde aux naseaux, allongeaient au clair de lune sur la poussière du chemin, leurs trois grands profils d’araignées.

– J’vois une maison, dit le premier houzard.

– J’vois une lumière, dit un autre.

Et, obéissant, dressé dans son gros manteau, le troisième dit aussi :

– Je les vois.

À ce moment, comme ils obliquaient vers la maison et la lumière, un homme couché sur la route se leva, et tendit deux mains effroyables. C’était un Saxon, espèce de géant sanglant, dont les bras imploraient secours. Le premier houzard, sans baisser les yeux, passa… Le deuxième passa aussi. Le troisième passa, car les deux autres passaient, mais il eût le temps de glisser son sabre dans le cou du blessé qui, tel un mât sous le choc des vents, retomba mort.

– Quoi qu’c’était que ce coco-là ? Demanda le premier houzard sans retourner la tête.

– Oui, qui qu’c’était ? Demanda le deuxième en repassant la phrase au dernier ?

– C’était de l’ennemi, répondit le troisième, j’ai reconnu le casque.

Ils marchaient toujours, et attirés par la lumière, leurs yeux droits, hardis comme leurs sabres, se plantaient au fond de la nuit. Lorsqu’ils furent arrivés, ensemble ils descendirent de cheval.

– Quoi c’est que c’te maison ici ? fit le premier homme.

Ils virent une croix par-dessus les arbres, dans le bleu de la lune, et restèrent muets un instant.

– C’est une église, dit enfin le deuxième houzard.

Le troisième, tête sans idée mais soldat de poigne, écarta le treillage et passa dans le jardin. Le premier suivit. Le second suivit.

Vingt pas plus loin, la dalle d’une cour fit chanter leurs bottes. Alors, en face d’eux, une autre lumière vacilla, se coula de chambre en chambre, et une petite ombre s’arrêta près d’eux, à dix pas.

Les hommes avançaient toujours. Ils avaient reconnu le curé à sa soutane. Sans savoir, ils firent le salut, un doigt sur le colback, et d’un choc bref s’arrêtèrent.

– Que voulez-vous ? Demanda le vieillard qui reconnut des Français.

– Neuvième houzards, dit le premier.

– Neuvième houzards, répéta le deuxième.

– Neuvième houzards, fit fièrement le dernier.

Ils crurent que c’était assez. Le prêtre aperçut leurs trois bonnes faces, s’appuya le dos contre un mur, leur fit signe, poussa la porte, et les mena dans une chambre claire.

– Asseyez-vous.

Les trois soldats étaient d’une compagnie d’élite, superbes, droits et tranquilles dans leurs dolmans rouges, avec ce quelque chose de surnaturel et d’angéliquement fort qui n’appartient qu’aux brutes. Sans un mot, ils débouclèrent leurs grands sabres de charge, plantèrent leurs colbacks devant eux, et attendirent que la servante, saisie de peur et blottie près de son maître, eût mis de quoi manger sur la table.

Il fallut une heure pour préparer le repas de ces trois hommes qui se présentaient sans dire leur nom, terribles d’assurance et d’insouciance, avec des yeux enfantins, et des poitrines à engouffrer des troupeaux et des champs de blé.

Pendant une heure, on entendit leurs trois respirations. Installés et attentifs, solides sur leurs chaises, les coudes sur la nappe, ils songeaient à leur faim, et soufflaient comme trois bœufs « de devant ».

– Le repas est prêt, dit le curé.

– Et les chevaux ? Demanda le premier houzard.

– Ah ! oui, les chevaux ? appuya le second.

– Et ben, comme toujours, fit le troisième.

Ils sortirent.

L’encolure tendue au bout des brides qui les remorquaient, maladroits, les chevaux entrèrent dans la salle, en faisant claquer leurs pieds de fer. La servante se sauva, mais le prêtre vit l’âme des hommes et ne fût pas étonné.

Les chevaux firent le tour de la chambre, ahuris. Une buée d’émoi leur filait des naseaux ; ils renâclaient aux meubles, aux chaises, dont une se renversa, et immobiles, s’ébrouant de loin vers les viandes, à petits coups de lèvres, ils se mirent à brouter le pain.

– Vas-y, Ulm !

– En laisse pas, Coquet !

– Foutez tout par terre ! dit le dernier houzard.

Divertis mais graves, orgueilleusement appuyés du coude au garrot, ils caressaient le front, les flancs, le poitrail des bêtes, excitant leur faim, solidaires tous trois de leurs compagnons, et ravis de les voir manger, attendaient, fermes et debout, aux ordres…

– Ces pauvres chevaux !

Pitoyable, le curé les regardait, et lorsqu’ils eurent fini, qu’ils eurent même soufflé les miettes, il leur imposa les mains, noblement, comme c’est coutume à la fête des bestiaux.

– Que dieu vous donne la santé, dit-il.

Et ramenés par les trois hommes, les trois « galopeurs » s’en allèrent.

Quand ils revinrent, les houzards étaient en joie. L’appétit leur était revenu, plus fort, et ils frottaient les mains l’une contre l’autre, en poussant des cris.

– Le repas est prêt, dit le curé une seconde fois.

Mais en même temps, il demeura debout, et regarda les trois houzards d’un œil ferme…

Alors on ne sait pas ce qui passa dans l’âme des trois soldats, cette âme de cachot où ne vivaient plus, depuis les grandes batailles, que les cloportes de la mort ; ils se levèrent, on entendit trois coups de fourreau sur la dalle, et on vit quatre signes de croix, les leurs et celui du prêtre…

À ce moment, une voix lointaine tonna. Elle venait de haut et roulait avec un bruit d’orage. Les trois hommes se regardèrent. Le premier dit : « C’est la foudre. » Le deuxième dit : « C’est l’Empereur. » Et le dernier approuva deux fois ; dans sa grosse tête, l’Empereur et le tonnerre ne faisaient qu’un.

Le curé dit :

– Mangez.

Alors ils portèrent leurs poings sur la table, se taillèrent des poteaux de pain, et se mirent à saccager les viandes, heureux et goulus, avec un tel bruit de mâchoires qu’à les entendre, le dos tourné, on les eût pris pour trois lions. Les plats fondaient sous leurs moustaches, et le prêtre, sans un mot, les regardait broyer. Ce repas dura une heure, un pleine heure de craquements et d’empiffrage de choucroute. Enfin ils levèrent leurs têtes courbées au ras des plats, et d’un œil lourd, considérant les verres dont l’usage leur était inconnu, brusquement décidés, le coude en écart et la gorge en l’air, ils saisirent les pots de faïence et s’emplirent de vin jusqu’à la luette. Tout y passa, et la dernière goutte séchée, dans un rauquement de bonheur, ils se bourrèrent les reins de gros soufflets, pour épousseter leur uniforme.

Et le premier dit, pendant que la servante enlevait la nappe :

– C’est tout de même bon qu’on soye venu ici.

Le curé demanda :

– Qu’est-ce qu’on vous donne, à vos repas, en temps de guerre ?

Ils rirent et le deuxième répondit :

– Des bidons de sang et de la salade d’acier.

Le troisième ajouta :

– Et on en a pas même pas toujours à sa faim ! C’est le hasard de la guerre qu’on ait vu vot’ bicoque.

Le curé savait peu de français, mai les hommes assis devant lui étaient des gens simples ; ils parlaient en peu de mots et d’une voix forte. La réponse du troisième le blessa :

– Ne parlez pas de hasard, dit-il, c’est Dieu seul qui vous a conduits ici.

Les houzards ne comprirent pas. Et le prêtre joignit à plat ses mains sur la table, et dit au premier :

– Croyez-vos en Dieu le Père, mon enfant ?

Le houzard tendit l’épaule, bomba ses joues, souffla d’un air pensif, et après avoir considéré ses camarades :

– Je me souviens que ma bonne femme de mère m’a récupéré çà, dans le temps, à propos de ma première communion. On était à genoux dans une église, on regardait brûler des bougies et on chantait. C’est tout ce que je me rappelle, parole de troupier !

Et le prêtre dit encore au second :

– Et vous, mon fils, croyez-vous, comme votre compagnon, en dieu le Père tout-puissant ?

Et le soldat, qui avait bu un vin bavard, cria tout à coup :

– Tout çà, c’est de la famille à l’Empereur !

À un geste du curé, il y eut un silence, et l’homme continua :

– L’Empereur est le deuxième fils du bon Dieu, et faut pas la faire au Neuvième houzards !

Il reprit haleine :

– Tout çà, je le sais d’Italie, où le Tondu bottait l’Autriche, l’Europe et même la province ! Voyons vous autres, v’là un homme de vingt-six ans, une jolie brunette quoi, d’avec une main à dentelles et des cheveux à papillotes ; y prend fantaisie à gribouiller des plans, et vous v’là des victoires triomphales et des batailles, des batailles à en bomber chabraque tous les jours ! Pensez qu’y avait d’la chose en dessous !

Les deux houzards ouvraient des bouches rondes…

– Et le vrai ! continua le soldat, le vrai Dieu du vrai des deux ! Le premier du rang, c’est Jésus comme on l’appelle, envoyé de là-haut pour faire pâmer les femmes, un sécot habillé de blanc qu’ n’a dit qu’des choses à faire frémir le soldat. Figurez-vous qu’il aimait les beignes, et quand qu’on lui tapait la droite, retournait sa gauche pour pleurer deux fois. C’ui-là, c’est l’homme doux ; le bon Dieu l’envoyait pour avertir les hommes. L’aut’, çà été pour les punir ; c’t’autre, c’est l’Empereur. Comprenez maintenant !

– C’est clair, dit le premier houzard.

Et le curé n’ayant compris qu’un mot, un seul, dans cette voix d’orage qui tonnait et roulait, demanda au dernier homme :

– Quant à vous, mon enfant, dites-moi vous aussi ce que vous entendez par Dieu le Père tout-puissant, Roi du ciel et de la terre ?

À ces mots, la figure du soldat rougit. C’était une forte balle de sabreur, à longues moustaches équarries à coups de latte et seulement ornée, depuis Arcole, d’un broussailleux morceau d’oreille. À l’insolite question du curé, son regard bleu s’illumina de mystère, son timide cœur trembla, et, machinal, poussé par un poing plus fort que sa force, il dégrafa son dolman. Alors sa poitrine apparut, énorme, chargée de poils, couturée de funèbres zigzags, et ce fut une réponse muette, superbe ! Il montra au vieillard, à la servante anéantie, à ses camarades, les nombreuses blessures qui l’avaient jeté hors de selle, couché en un coin, sur le terreau des batailles, les plaies de la République depuis 92, et les formidables éclats de bombes de l’Empire, ces entailles de flamme dont cent mille soldats étaient morts, et que quelqu’un sans doute, quelqu’un d’ignoré mais de tout-puissant, « de maître du ciel, de la terre et des hommes » était venu panser, recoudre et guérir… Les deux houzards et le curé ne répondirent pas, et tandis que l’homme, revenu au repos, rattachait le dolman sur sa poitrine, la bouche du vieillard frémit ; il récitait une chose, tout bas…

– En route, dirent les houzards.

Soudain, le même bruit entendu au commencement du repas, s’éleva dans l’air. Il traversa le silence de la chambre, souffla sur les quatre hommes comme un écho, et s’éteignit. C’était le canon. Le vieillard qui finissait de prier se leva, et les trois houzards qui n’avaient plus faim, se levèrent aussi.

– Je vais vous accompagner, déclara le prêtre.

Il prit une bougie et alla dans le jardin. Les trois soldats sautèrent à cheval, se tournèrent du côté du sud, et le vieillard demanda :

– Et qu’est-ce que vous allez faire par cette nuit ?

– Rejoindre notre régiment, dit le premier houzard.

– Ah ! Vous paraissiez bien fatigués tout à l’heure. D’où veniez-vous donc ?

– De nous battre, répliqua le deuxième houzard.

– Et où allez-vous maintenant ?

– Mais… nous battre, répondit le troisième houzard.

Ils saluèrent du haut de leurs montures, un doigt contre leur front. Bientôt on ne les vit plus, et le curé, un moment encore, écouta le bruit de leurs chevaux sur la route...

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 



11/04/2018
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