L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

L'ÂGE DES AIGLES (FIRE & FURY NAPOLEONICS)

Mon Plutarque

Au commandant comte Napoléon Pajol, 81e de ligne.

 

Monsieur le comte Ponsonnard de Vauconsant, nommé sous-lieutenant sous les ordres du colonel prince d'Isembourg à l'époque où Napoléon, voulant utiliser l'antienne noblesse, forma deux régiments avec les prisonniers d'Austerlitz, fut promu au grade de chef d'escadron pour sa belle charge d'Iéna ; et en 1807, à Eylau, où il s'était battu en preux, c'est-à-dire en homme qui se comportait à la guerre comme à la « paume », l'Empereur le nomma colonel dans les dragons de sa Garde. C'était un homme de haute taille, balafré d'une oreille à l'autre, coloré à l'essence de brique, leste, affolé de cheveux rares, mais taciturne à croire qu'il avait la langue scellée, ou que, blottie en quelque tour de château, sa jeunesse n'avait connu que des morts.

 

On ne l'entendait que les jours de bataille. Et là encore, au moment du coup d'éperon, dressé dans les fumées sur sa monture de combat, il ne jetait qu'un mot par le travers des masses d'hommes : « Chargez !... » L'Empereur seul avait le don d'émouvoir cet ermite, quand lui et son cheval revenaient du tumulte, le premier souillé de sang, l'autre souillé de boue, et au'il disait devant l'état-major :

— II paraît que Ponsonnard a couru le russe aujourd'hui.

— Meute à mort, Votre Majesté !

— Voyons, tête d'émigré, reconnais-tu I'Empire, maintenant ?

— Je le reconnais, disait le comte Ponsonnard, mais je ne le salue pas.

 

Après l'affaire d'Eylau, Napoléon lui demanda :

— Et qui aimes-tu ?

— Mon pays, Sire, que vous représentez...

— ... provisoirement, interrompit l'Empereur d'un ton fin. Ah ! monsieur de Vauconsant, comme j'estime cette franchise, et quel général vous feriez !

— Le brevet... dit brusquement Ponsonnard.

— Pas si vite ! Diable, un général ami du Comte d'Artois !

Et c'est ainsi que M. de Vauconsant, dont I 'Empereur espérait la conversion, était demeuré colonel.

 

Cet homme qu'on n'entendait jamais, sauf à l'heure des « bombes », et qui ne paraissait aimer que les coups de sabre et les chevaux de luxe, passait dans l'armée pour un fantasque, un lunatique. À cette époque de « fond de train », on n'avait pas le temps d'étudier le camarade, ou bien entre deux conquêtes, à toute poste, on l'éprouvait de suite, en lui demandant vingt-cinq napoléons et sa femme. M. de Vauconsant, d'ailleurs, tout en admirant leur bravoure, méprisait les officiers de l'Empire : Augereau, fils d'un larbin ; Ney, fils d un tonnelier ; Soult, fils d'un paysan ; Murat, fils d'un aubergiste ; Lannes, fils d'un garçon d'écurie. II en tenait toujours pour le droit exclusif des nobles aux grades militaires ; c'était somptueusement retarder. Honteux jusqu'à la souffrance des rodomontades anglaises, des petits soupers de Louis XVIII et des chuchotages de l'émigration, il avait pris du service et couru le syrien derrière I 'Empereur ; c'était reprendre champ. Peu vu de ses camarades, mais fort aimé de Napoléon, il marchait à la mort en catholique-apostolique-romain, aussi droit qu'il fût allé vers Dieu. Les bombes ne lui avaient jamais vu le dos, et lorsqu'il entrait dans l'ennemi, ne changeait de place que son carré ne fût fauché. Les soldats, qui ne s'occupent de la politique des nations que pour lui demander des souliers, l'appelaient leur « bougre », l' Empereur son « cher colonel », Louis XVIII son « héros ». Bonté, bravoure, dévouement, cette triple seigneurie ne le rendait pas plus fier. M. le comte Eloi-Jacques Mesmin Ponsonnard de Vauconsant avait l'habitude des titres. Le colonel avait aussi une passion, la lecture. II emportait sa bibliothèque avec lui, réunie en un seul bouquin de menu format placé dans une de ses fontes, et le soir, entre deux batailles, tandis qu'aux flammes des bivacs où ronronnaient les popotes, les anciens causaient aux conscrits, on apercevait le colonel se promenant seul, débotté, la moustache dans son livre, taciturne comme toujours, sa grosse bonne balle traversée au front par cette ride qui est comme le coup de sabre du rêve...

— Quoi donc qu'i peut s'coller comme ça dans la mémoire? demandaient les recrues.

— C'est un malin de valeur et d'éducation qu'i en a pas deux comme lui dans les Trois-poils de la Garde pour vous brouter l'Autrichien, l'Européen, et voir surtout le Prussien dont je ne compte pas, pour cause.

— Mais jamais ne parle...

— N'a pas besoin de parler, puisqu'is' bat.

C'était le lendemain de Wagram, et en effet, le colonel s'était battu non seulement pour la patrie, ce qui est fort naturel, mais aussi pour d'autres idées, ou idoles : Dieu d'abord, le roy ensuite. Il avait donc fait triplement son devoir. À la charge, trois poignets valent mieux qu'un.

— Le v'là... firent les hommes.

C'était lui, grave comme un prêtre, en bonnet de police, avec sa figure de boeuf taillée à quatre faces comme un carré d'infanterie, les mains hautes, lisant toujours son petit livre...

— C'est un qu'a pas la flemme aux fesses, dirent des dragons.

— Et cousin du soldat, malgré ses « tites ».

— L'Autre peut y donner du duc et du maréchal, fit un troisième : c'est foute du pain à eune flûte, et, vis-à-vis du pauvre troupier, ces tonnerres d'honneurs le changera pas s'ment d'un cran.

— T'as raison, fit un brigadier, ce coIonel d'ancien régime est l'ami du soldat qui se fait tuer pour I'Empereur dans diverses et nombreuses batailles ; mais je voudrais bien qu'on m'dise pourtant ce qu' y a dans son papier... des images ?

— Non, c'est une lettre de sa femme...

Un autre, mieux informé sans doute, allait dire son avis, mais le colonel passa tout près de là, et on se tut.

Ponsonnard avait levé la tête, baissé son livre, et calme, sévère à force d'attention, il considérait ses hommes...

— Vous vous êtes bien battus, dit-il lentement et comme si les mots lui faisaient mal ; je vous remercie.

Un petit frisson courut le groupe, du premier soldat au dernier. Le colonel demanda encore :

— L'adjudant Drouhin ?

— À l'ambulance, fit une voix.

— Chaberton ?

— À l'ambulance.

— Tronquoy ?

— À l'ambulance.

— Hennerick ?

— À l'ambulance.

— Les trois hommes tués ?

— Dans une fosse, derrière les équipages.

— Vous autres, la santé ?

— Fameuse, mon colonel, merci.

— La soupe ?

— Bonne.

— C'est bien, bonsoir.

Et reprenant sa promenade, d'un geste sec il baissa le front, Ieva les coudes, se remit à lire, pendant que les hommes chuchotaient.

— Tu l'as vu, son papier ? ...

— Non.

— Je l'ai vu, moi. C'est un livre qu'a au moins cent ans. Les chiffres sont en lettes, et le dos en cuir d'éléfrant.

Il était minuit. Un tambour lointain se fit entendre... Les dragons se couchèrent le long du feu, et s'endormirent en rêvant que leur colonel avait tanné la peau du roi de Prusse pouf couvrir son fameux bouquin. C'est un rêve comme il y en a.

 

On se battit ainsi des années sans que le comte changeât ses habiuldes. Solitaire, toujours muet, toujours lisant, le mariage de Napoléon et de Marie-Louise, la naissance du roi de Rome et les fêtes de Paris l'avaient laissé froid. Latte en main, solidement campé sur une jument de mille écus soignée dans son haras pour la grande guerre, il n'interrompit son mutisme qu'à la prise de Witepsk et de Smolensk où son sens de la tactique se résuma en cette clameur : « Chargez ! ». Il n'était plus dans la Garde, et commandait un régiment de cuirassiers sous les ordres de Caulaincourt. À la Moskowa le 7 décembre, Montbrun ayant proposé d'attaquer un fort de quatre-vingts canons et s'étant fait tuer, l'Empereur envoya Caulaincourt qui prit avec lui sa division, où comptait le régiment de Ponsonnard. Au premier commandement, les cuirassiers, tête basse et hurlant comme des dogues, bondirent vers les murs, chassèrent l'ennemi, et tombèrent d'un saut dans l'intérieur du fort... Mais quand on se regarda, Ponsonnard manquait. Il était à l'ambulance, l'âme endommagée d'un éclat de bombe.

 

Sous une baraque de planches élevée en cinq minutes, on avait placé la civière. Le chirurgien dépliait sa trousse, à côté d'un capitaine envoyé là par l' Empereur.

— Il faut faire l'opération.

M. de Ponsonnard ouvrit les yeux et parla, ce qui était un événement.

— Chabert... le cavalier Chabert... je demande le cavalier Chabert...

Un homme sortit et le ramena.

Le colonel n'avait pas fermé les yeux :

— As-tu le Plutarque ?

— Oui, mon colonel, je l'ai retiré de vos fontes quand vous êtes tombé.

— C'est bon... viens... prends cette place...

L'homme s'approcha de son colonel. Et grave, calme, satisfait d'être obéi, M. de Vauconsant donna deux ordres, coup sur coup :

— Faites votre devoir, monsieur, dit-il au chirurgien.

— Lis, dit-il au soldat.

Alors les deux hommes commencèrent. Le chirurgien fendit l'épaule du colonel d'un coup de bistouri et le soldat, raide comme à la parade, les pieds joints, se mit à lire :

 

« Au combat d'Exiles, en 1747, le marquis de Brienne, colonel d'Artois, ayant eu un bras emporté, retourna aux palissades en

disant : « II m'en reste un autre pour le service du roi. » Et il fut frappé à mort. »

 

— Vous souffrez ? demanda le chirurgien.

— Je m'appelle de Vauconsant, dit le colonel.

Et regardant son soldat :

— Continue.

 

« Un officier, M. de Belconseil, remarqua qu'un personnage de qualité en grimpant la brèche de Maestricht, était tombé sur le

ventre ; il lui tendit la main droite pour le relever. En cet instant, un boulet lui enleva le bras. Sans s'étonner, il tendit la main gauche, et releva son chef sans rien dire, puis tomba mort. »

 

Le chirurgien que cette lecture gênait s' impatienta :

— Cet homme est importun...

— Allez ! dit impérieusement Ponsonnard.

Le bistouri plongea dans les chairs, d'un saut de couleuvre. Le colonel devint blanc, mais se retourna vers le cuirassier :

— Lis toujours.

L'homme continua :

 

« Des vaisseaux anglais essayèrent de détruire une batterie de l'IIe de Ré. Un capitaine voyant son fils emporté par un boulet, se tourna vers son général : « Monseigneur, Dieu m'avait donné cet unique enfant, il vient de me le retirer ; que cela ne nous empêche pas de continuer notre besogne. » Il avait fini, qu'un second boulet traversa les rangs, et le père alla retrouver le fils. »

 

— Où en êtes-vous, monsieur ? demanda le colonel toujours étendu.

— Je termine à l'instant... balbutia le chirurgien.

La poitrine du blessé, ruisselante et pourpre, sautait comme une forge. On n'entendait qu'un bruit léger de petite scie... et la voix du soldat, monotone :

 

« Le vieux marquis de Riversein, des armées royales, portait une jambe de bois. Un boulet la lui emporta tandis qu'il reconnaissait un poste. Le canon, dit-il, en veut à mes jambes, mais cette fois je l'ai pris pour dupe, car j'en ai une autre dans mes équipages. Cependant il mourut, le boulet avait coupé trop haut. »

 

— M. de Vauconsant est fameux de calme, dit tout bas le chirurgien.

A ce moment, le colonel fit un effort pour se relever, mais tout à coup, une grande pâleur tomba sur son front, et les moustaches dures, souriant, allongé de toute sa taille sur la civière, il sembla dormir...

Le soldat baissa la tête :

 

« Au siège. de Namur, en 1692, le comte de Castelnau, qui était auprès de Louis XIV dans l'attaque d'un ouvrage, reçut dans la poitrine un coup de mousquet. On entendit le bruit de la balle, et le monarque demanda

si quelqu'un était blessé : II me semble, dit en souriant le jeune prince, que quelque chose m'a touché...» Une heure après, un courrier vint annoncer au roi le résultat de la blessure, et ne put trouver que ces paroles. »

Comme c'était la fin de la page, le soldat tourna le feuillet.

 

— Il est mort ! dit le chirurgien.

« II est mort !... » Iut le cuirassier.

Et il ferma son petit livre.

 

Georges d’ESPARBÈS, extrait de La Légende de l’Aigle, poème épique en vingt contes (1893)

 

 



06/08/2018
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 14 autres membres